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Musique

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ACTU MUSIQUE
L’Afrique et les musiques noires à l’honneur au festival "Jazz sous les Pommiers"
par Nadia Khouri-Dagher



Le moment fut magique. Le concert d’Eric Bibb et Habib Koité, pour la soirée d’ouverture du festival "Jazz sous les pommiers", à Coutances en Normandie, samedi 30 avril, fait partie de ces moments de musique qu’il nous est parfois donné de vivre, lorsque les artistes sont exceptionnels, et qu’ils nous donnent le sentiment de nous faire pleinement entrer dans la musique qu’ils sont en train de créer, en direct, là, face à nous sur une scène. Mariage des artistes et du public, osmose, bain, si vous l’avez déjà vécu vous voyez ce que je veux dire…

"Brothers in Bamako", leur disque paru en 2012 (Dixiefrog) nous avait enchantée, et nous l’avions écouté en boucle, lorsque nous l’avons découvert, charmée de ce duo de guitares mêlant le blues américain et les musiques du Mali, qui ont des cousinages étranges, mêmes rythmes nonchalants et musiques dégageant une « paix tranquille »…

« Je rêvais depuis longtemps d’aller à Bamako, et quand j’y suis allé, c’était comme rentrer à la maison après 400 ans d’absence… », nous confie Eric Bibb, sur scène, pour expliquer sa démarche. Et Habib Koité - conteur-né, comme nombre d’Ouest-Africains - nous raconte à son tour, avec humour, comment l’album fut enregistré, en quelques jours à peine, dans une chambre de l’hôtel Nord-Sud à Bamako… parce que chez lui à la maison, où il a un studio d’enregistrement, il y avait trop de coupures de courant … le quotidien de l’Afrique parfois !

Et tous deux enchaînent les titres, accompagnés de Mama Kone aux percussions, et Habib Koité faisant parfois sonner sa guitare comme… une kora, tant par le son produit, que par ces mélodies tranquilles qui font tout le charme des musiques tirées de cet instrument au son miraculeux, qui lave et purifie l’âme comme nul autre…

Habib chante en bambara, Eric chante en anglais, sur des titres qu’ils ont composés parfois ensemble, parfois l’un ou l’autre. Et le plus émouvant est lorsque Eric Bibb « s’installe » dans ce rythme mandingue, s’y sentant comme chez lui, et le reproduisant à son tour, sur sa guitare, lui le Noir-Américain qui sent ses racines africaines vibrer en jouant cette musique… Et en retour, lorsqu’Eric entame un blues venu du Sud des Etats-Unis, et que Habib le rejoint, les deux musiques - blues des Noirs d’Amérique et musique mandingue - semblent ne plus faire qu’une, rythme nonchalant et paisible, musique qui pourrait durer indéfiniment semble-t-il à l’oreille, rythme tranquille qui reproduit le pas lent de la marche animale ou humaine, musiques créées par des hommes vivant en lien profond avec la nature et avec la terre, là où l’horizon est vaste, et où le temps s’étire…

Toute la programmation de cette 35ème édition du festival "Jazz sous les Pommiers" met ainsi à l’honneur les musiques d’Afrique et des Caraïbes, avec, outre notre exceptionnel duo de guitaristes - à découvrir sans faute si vous ne les connaissez pas encore, car dans 20 ans ce seront des « GÉANTS » ! - d’autres têtes d’affiche tels le Congolais Ray Lema, le Camerounais Blick Bassy, la Haïtienne Leyla Mc Calla, les Congolais du « Mbongwana Star » ou la fanfare « Bande à pied Follow Jah » venue de Haïti.

La raison en est que ce festival de jazz a pour vocation, depuis sa création, de faire se côtoyer le jazz et les « musiques cousines », or quoi de plus « cousin » au jazz que… les musiques d’Afrique ou des Caraïbes, car toutes trois ont le même ancêtre : l’Afrique ?

Le festival convie aussi cette année des grands noms du jazz mondial, Afro-Américains ou Américaines qui continuent de prédominer dans le jazz mondial, tels que Taj Mahal, Dee Dee Bridgewater, Betty Lavette, Archie Shepp, Christian Scott, ou Charles Lloyd.

Et les artistes de jazz français se coulent à leur tour dans ces univers africains et caribéens, comme la trompettiste Airelle Besson qui offrait samedi, accompagnée de l’Orchestre Régional de Normandie, une œuvre symphonique de sa composition aux couleurs chaloupées d’Afrique ; comme la saxophoniste Céline Bonacina qui à son tour faisait jouer 60 musiciens, professionnels et amateurs venus de la région (dont des percussionnistes âgés d’à peine 7 ans !) sur ses compositions inspirées de Madagascar ou de La Réunion ; ou encore comme le pianiste Fabrice Devienne, qui présentera vendredi 6 mai un spectacle musical, « Dipenda », « opéra métissé » basé sur le texte d’Aimé Césaire « Une saison au Congo », qui fera la part belle aux chœurs africains et aux chansons cubaines…

Et le miracle de ce festival, né dans une petite ville d’à peine 9 500 habitants, est d’avoir fait découvrir le jazz et les musiques « cousines » venues d’Afrique, des Caraïbes, mais aussi du reste du monde, à des hommes, des femmes, et des familles, qui n’en avaient pas fait l’expérience auparavant… et qui reviennent, fidèles, chaque année ! Car "Jazz sous les Pommiers" anime la ville pendant toute une semaine - le lycée local ferme pour cette période car la direction sait que tous les lycéens feront la fête pendant une semaine et seront peu aptes aux cours en matinée ! - et attire des dizaines de milliers de visiteurs venus de toute la région - et même de toute la France, comme pour tous les grands festivals de musique.

Ainsi Annette et Fabienne, copines de Granville, qui ont découvert le jazz et les « musiques du monde » à "Jazz sous les Pommiers", et reviennent désormais chaque année, depuis 3 ans. Ou encore Laurent, venu de Lyon, bénévole sur le festival depuis 5 ans. Ou Marie et Philbert, chez qui nous séjournons pendant ce festival - car les habitants de la ville hébergent les festivaliers avec le programme « Jazz in couette », puisque les hôtels de la ville ne sauraient suffire - avec qui nous parlons de la chanteuse coréenne de jazz Youn Sun Nah, invitée cette année, ou du contrebassiste Henri Texier, également au programme…

Concerts gratuits dans la rue, concerts donnés dans les hôpitaux, les prisons, les maisons de retraite, ou pour les lycéens : faire partager à tous le bonheur des musiques joyeuses, non pas de 7 à 77 ans mais de… 1 à 101 ans, car les familles avec bébés sont nombreuses dans les rues : pari tenu… !

http://www.jazzsouslespommiers.com
 

VIDEO
Musique d’AFRIK : quand Bracket chantait et dansait "Mama Africa"
par Abubakr Diallo

Bracket est un groupe de renommée internationale qui offre un répertoire mixte entre musique africaine et hip-hop. Nos voisins du Suriname ont découvert ces musiciens avant nous et l’ont recommandé aux organisateurs de l’ouest. Obumneme Ali alias Smash et Ozioko Nwa chiku alias Vast, forment ce groupe. Leur premier album, Happy days, date de 2005. C’est le titre Yori Yori de leur second album Least expected, sorti en 2009, qui a fait le tour du Nigeria avec un franc succès.

Et pour Bracket, Yori Yori vient comme un remerciement à Dieu mais aussi au public, pour son soutien. Le troisième membre du groupe Amobi Igwebuike alias Bistop a quitté ses acolytes pour poursuivre ses études après la sortie du premier album et ne l’a pas réintégré suite à des désaccords. L’aventure Bracket démarre en 1998, avec la rencontre entre Bistop et Vast chez un barbier de Nsukka, ville universitaire du Nigeria.

Un embryon de groupe naissait sous le nom de Furious BV. Ils passent une audition en 2002 mais ne se font pas remarquer. Smash rejoint le duo en 2003 qui change du coup de nom pour South Bracket, qui deviendra Bracket.

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INTERVIEW
D’Egypte aux Comores et à Zanzibar, les cousinages des musiques de l’Est de l’Afrique
par Nadia Khouri-Dagher

A Marseille,

De ces plongées au cœur des traditions musicales vivantes de la planète, la vidéaste-musicienne rapporte des films, des images et des sons, qu’elle mixe avec ses propres créations musicales. Cela donne des créations vidéos originales et pleines de vie, « de la musique mise en images » pour employer les termes de l’artiste, qui sont au croisement du reportage ethnographique, du cinéma, et de la création musicale. Ces créations vidéos commencent à leur tour à faire le tour de la planète, présentées dans des festivals et expositions dans divers pays, de la Belgique à l’Australie…

Comment définissez-vous votre projet ?

Le titre du projet est "Métissages artistiques et modernité, de la Méditerranée à l’Océan Indien". L’objectif est d’étudier les parentés et métissages entre les musiques de la côte Est de l’Afrique, depuis l’Egypte jusqu’à l’Afrique du Sud. Nous nous intéressons particulièrement aux musiques de transe, qui dans toute cette région constituent une part importante des musiques populaires et des musiques de fête, et qui ont une fonction sociale ou religieuse extrêmement importante.

Vos créations vidéos mêlent à la fois des images et des sons rapportés de vos captations de fêtes et danses, et vos propres créations musicales…

Oui en effet : à partir des images et des musiques que je rapporte de mes voyages, je crée des vidéos qui sont ce que j’appelle « de la musique en images » - images au pluriel car parfois je juxtapose deux ou trois écrans d’images en même temps. Et les musiques enregistrées au cours de ces voyages, je les utilise soit brutes, ou bien je m’en inspire pour créer mes propres créations musicales, qui sont très contemporaines, et qui viennent aussi accompagner les images.

Quels types de musiques de transe avez-vous enregistrés en Egypte ?

Nous avons filmé du "zâr", qui est une musique de guérison, et qui est interprétée uniquement par des femmes. C’est une musique qui mêle des chants et, comme instruments, uniquement des percussions. Il reste très peu de ces groupes de "zâr" en Egypte, et nous avons pu filmer le groupe Mazaher, qui est l’un des derniers à rester actif.

Aux Comores, vous vous êtes intéressée aux musiques soufies : comment avez-vous pu pénétrer ces cérémonies soufies, vous qui n’êtes pas musulmane ?

Nous avons eu la chance de rencontrer Mohamed Kassim, un grand maître soufi des Comores, et nous lui avons expliqué notre démarche. Je crois que, pour tout voyageur, le fait d’être accepté dépend beaucoup de votre approche, du contact que vous nouez avec les gens. Là, ce maître soufi a fait plus qu’accepter notre demande de filmer une cérémonie : il nous a carrément accueillis à bras ouverts, et grâce à lui nous avons pu filmer plusieurs fêtes. Bien sûr, à chaque fois je me couvrais le corps et la tête, comme les autres femmes musulmanes présentes, par respect. Je garde notamment un souvenir très fort d’une grande cérémonie qui s’est déroulée la nuit, dans une mosquée, au pied du volcan Karthala. La musique était très vive et énergique, les hommes et les femmes sautaient, avançaient, reculaient, recommençaient… C’était très hypnotique, comme toutes les cérémonies soufies…

A Zanzibar, à quelles cérémonies musicales avez-vous assisté ?

Nous avons filmé le nouvel an shirazi, qui est une grande fête collective. Les hommes se frappent le corps à coups de lianes, pour enterrer les malheurs de l’année et passer à l’année suivante, les femmes dansent en courant pour laisser tous les mauvais souvenirs derrière elles, et tout cela dans un grand chant collectif. Ça tourne, ça tourbillonne de partout, c’est enivrant… Et les musiques de Zanzibar sont passionnantes, parce que le métissage de l’île s’entend à l’oreille : ce sont vraiment des musiques multi-culturelles, où s’entendent les apports arabes, africains, indiens,…

Quels autres pays avez-vous parcourus pour ce projet ?

La Tanzanie et le Kenya. Dans ces deux pays, nous nous sommes intéressés aux musiques des Massaïs. Et là, nous avons eu de la chance : à Nairobi nous avons rencontré un danseur massaï qui nous a emmenés dans son village, Magadi, au pied du Kilimandjaro. C’était loin de tout, il n’y avait même pas de piste qui y menait. Nous avons été accueillis par sa famille, et nous avons pu filmer leurs chants et danses, qui sont extraordinaires : chez les Masaïs, il y a énormément d’effets de voix, tout à fait étonnants, et virtuoses. Chacun produit un son différent avec sa voix, par le timbre, la tonalité, ce sont de véritables orchestres vocaux. Et ils dansent en sautant en l’air en même temps : c’est donc très sportif aussi !

Votre prochaine étape ?

Mayotte durant ce mois de mars. Ce sera mon premier voyage dans cette île. Là, nous nous nous intéresserons aux orchestres de femmes, les Deba, qui sont très répandus dans l’île. Et la suite du projet devrait nous mener jusqu’en Afrique du Sud…

Depuis des années que vous travaillez sur ces traditions vivantes, les sentez-vous menacées par la modernité ?

Paradoxalement non. Partout, quelques spécialistes que nous rencontrons nous parlent de cultures menacées. Mais partout, nous rencontrons de la musique vivante, traditionnelle, même si ces traditions se métissent aujourd’hui de modernité, avec des instruments occidentaux comme le violon ou le piano, voire des instruments électriques comme la guitare ou la batterie…. La preuve que ces traditions restent vivantes : dans tous les pays que nous avons traversés, de l’Egypte à Zanzibar, partout on entend de la musique, et il suffit de taper sur n’importe quoi pour produire du rythme, et se mettre à chanter. Et on va encore souvent chercher des musiciens pour animer les fêtes de mariage. Et la modernité est de plus en plus souvent mise au service de la tradition, car se multiplient dans tous ces pays des centres de musique, qui font à la fois un travail de sauvegarde de ce patrimoine, en collectant et enregistrant, et qui enseignent aussi ces musiques et instruments traditionnels aux jeunes générations. Je pense notamment au travail remarquable que font le centre Makan en Egypte ou la Music Academy of Zanzibar. Et la preuve que la modernité peut servir la tradition : l’une des prochaines étapes de notre projet sera la création d’une plateforme collaborative sur le web, où nous partagerons tous ces éléments collectés, et mettrons en relation tous ces pays. Ce sera en quelque sorte un « Musée vivant de la musique », qui servira à la fois le public, les musiciens, les chercheurs, et les étudiants.

Le site de Christine Coulange : http://www.7portes.net Egypte : Egyptian Center for Music and Arts (Makan) : http://www.egyptmusic.org Zanzibar : Dhow Countries Music Academy : http://www.zanzibarmusic.org

Lien de la séquence avec les Masaïs https://vimeo.com/91907188

Teaser du projet : https://vimeo.com/74040077
 
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