
Le Centre for Economics and Business Research anticipe une chute de 14 places de la Tunisie dans le classement mondial d’ici 2040. Incertitude politique, atonie de l’investissement et blocages structurels plombent les perspectives du berceau du Printemps arabe.
La Tunisie figure parmi les pays dont la trajectoire économique inquiète le plus les analystes du Centre for Economics and Business Research (CEBR). Dans son rapport annuel publié fin décembre 2025, le cabinet britannique projette un recul de 14 places d’ici 2040, faisant passer le pays de la 90e à la 104e position mondiale.
Ce déclassement, l’un des plus marqués parmi les économies de taille comparable, traduit l’accumulation de difficultés que le pays peine à surmonter depuis plus d’une décennie.
Une trajectoire durablement dégradée
Le CEBR identifie plusieurs facteurs à l’origine de ce recul : incertitude politique persistante, faiblesse chronique de l’investissement, et défis structurels sur les fronts budgétaire et de l’emploi. Une combinaison qui freine la croissance et érode progressivement la compétitivité du pays.
Depuis la révolution de 2011, la Tunisie n’a jamais retrouvé son rythme de croissance d’avant-crise. Les gouvernements successifs ont échoué à engager les réformes nécessaires pour relancer l’appareil productif. L’instabilité ministérielle, avec plus d’une dizaine de chefs de gouvernement en quatorze ans, a découragé les investisseurs nationaux comme étrangers.
Le poids de l’endettement
La situation des finances publiques constitue un point de blocage majeur. La dette publique dépasse désormais 80 % du PIB, limitant les marges de manœuvre budgétaires. Les négociations avec le Fonds monétaire international pour un programme d’aide se sont enlisées, le gouvernement refusant certaines conditionnalités jugées socialement explosives.
Cette impasse financière contraint l’État à arbitrer entre le service de la dette et les dépenses sociales. Les coupes dans les subventions aux produits de base ont alimenté un mécontentement populaire déjà vif, sans pour autant assainir durablement les comptes publics.
Surtout, le chômage reste le talon d’Achille de l’économie tunisienne. Officiellement autour de 16 %, il frappe particulièrement les jeunes diplômés, dont près d’un tiers ne trouve pas d’emploi. Une situation similaire à celle du Maroc. Cette situation alimente une émigration massive des compétences vers l’Europe et les pays du Golfe.
Le paradoxe tunisien réside dans le décalage entre un système éducatif qui produit des diplômés en nombre et un tissu économique incapable de les absorber. Les secteurs traditionnels comme le textile, le tourisme et l’agriculture, peinent à se moderniser, tandis que les industries à forte valeur ajoutée restent embryonnaires.
La concentration du pouvoir, un facteur aggravant
Depuis le coup de force institutionnel de juillet 2021, le président Kaïs Saïed a concentré l’essentiel des pouvoirs. La nouvelle Constitution adoptée en 2022 a réduit les contre-pouvoirs et marginalisé l’opposition. Si cette reconfiguration a mis fin à la paralysie parlementaire, elle n’a pas produit le sursaut économique espéré.
Les investisseurs étrangers, échaudés par l’imprévisibilité du cadre réglementaire et les signaux contradictoires envoyés par l’exécutif, restent attentistes. Les flux d’investissements directs étrangers demeurent très en deçà des niveaux observés dans les pays voisins comme le Maroc.
Un contraste saisissant avec les voisins marocains et algérien
La comparaison avec le Maroc et l’Algérie est cruelle pour Tunis. Alors que le Royaume chérifien consolide sa place dans le top 60 mondial selon le même rapport du CEBR, et que l’Algérie est le seul pays africain classé à prospérité intermédiaire, la Tunisie s’enfonce. Les trois pays partaient pourtant de situations comparables au début des années 2010.
Le Maroc a misé sur les infrastructures, l’industrie automobile et l’ouverture aux marchés africains. L’Algérie de Tebboune a réduit sa dépendance aux hydrocarbures et caracole en tête de la croissance. La Tunisie, empêtrée dans ses contradictions politiques, n’a pas su définir de cap stratégique clair. Le fossé qui se creuse entre les trajectoires illustre le coût économique de l’instabilité institutionnelle.
Un redressement encore possible ?
Le rapport du CEBR ne condamne pas définitivement la Tunisie. Les projections à quinze ans comportent une marge d’incertitude importante, et un changement de cap politique pourrait modifier la trajectoire. Mais le temps presse.
Pour inverser la tendance, le pays devrait simultanément restaurer la confiance des investisseurs, réformer son marché du travail, assainir ses finances publiques et diversifier son économie. Un programme ambitieux qui supposerait un consensus national aujourd’hui introuvable. Heureusement le tourisme tunisien est reparti, se rapprochant de ses chiffres d’avant Covid. Un bol d’air pour le pays.
En attendant, les Tunisiens continuent de voter avec leurs pieds. Les départs vers l’Europe, légaux ou clandestins, atteignent des niveaux records. Un exode silencieux qui prive le pays de ses forces vives et hypothèque un peu plus son avenir économique.





