Le Maroc dans le top 60 mondial d’ici 2040 : les projections optimistes du CEBR à l’épreuve des réalités


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illustration maroc objectif 2040
illustration maroc objectif 2040

Le Centre for Economics and Business Research projette un doublement du PIB marocain en quinze ans. Si ces prévisions témoignent des progrès accomplis par le Royaume, elles reposent sur des hypothèses que les fragilités structurelles de l’économie nationale pourraient contrarier.

Le Maroc aime les classements flatteurs. Le rapport annuel du Centre for Economics and Business Research (CEBR), publié fin décembre 2025, lui en offre un nouveau : le Royaume figurerait parmi les 60 premières économies mondiales à l’horizon 2040, avec un PIB estimé à 389 milliards de dollars contre 178 milliards aujourd’hui.

Ces projections, largement reprises par la presse marocaine, méritent toutefois d’être examinées avec prudence. Le cabinet britannique fonde son optimisme sur le maintien d’une croissance soutenue pendant quinze ans, une hypothèse possible, mais qui suppose l’absence de chocs majeurs et la poursuite des réformes engagées.

Des performances réelles, mais un rang mondial quasi inchangé

Premier constat : le Maroc ne grimpe pas vraiment dans ce classement. Des rapports antérieurs du CEBR situaient déjà le pays autour de la 60e place mondiale. La projection à 2040 traduit donc davantage une consolidation qu’une véritable ascension. Le Royaume progresse, certes, mais au même rythme que ses concurrents.

La croissance économique, estimée à 3,8 % en 2024 et projetée à 4,5 % en 2026, reste honorable pour un pays à revenu intermédiaire. Elle demeure cependant insuffisante pour transformer radicalement le niveau de vie de la population. Le PIB par habitant, qui pourrait atteindre 9 100 dollars en 2040 selon le CEBR, placerait encore le Maroc loin derrière les économies émergentes les plus dynamiques d’Asie.

Tanger Med ne fait pas une économie

Le port de Tanger Med cristallise les espoirs d’un Maroc devenu hub logistique incontournable. Première plateforme portuaire d’Afrique et de Méditerranée, connectée à plus de 180 ports dans le monde, l’infrastructure impressionne. Mais elle ne suffit pas à elle seule à tirer l’ensemble de l’économie nationale.

L’industrie automobile et l’aéronautique, souvent citées comme fleurons de la diversification marocaine, reposent largement sur des investissements étrangers et des activités d’assemblage. La valeur ajoutée locale reste limitée, et ces secteurs demeurent vulnérables aux relocalisations ou aux retournements de conjoncture en Europe, principal débouché.

Le talon d’Achille de l’emploi et du climat

Le rapport du CEBR mentionne les défis climatiques et sociaux sans véritablement les intégrer à ses projections. Or ces facteurs pourraient compromettre le scénario annoncé.
Le chômage frappe durement les jeunes diplômés et les femmes, particulièrement en milieu rural. Malgré les discours officiels sur la création d’emplois, le marché du travail peine à absorber les nouveaux entrants. Une croissance qui ne profite pas à la population active risque d’alimenter les tensions sociales plutôt que de les apaiser.

La colère de la génération Z a d’ailleurs éclaté au grand jour à l’automne 2025. Sous la bannière « GenZ 212 », référence à l’indicatif téléphonique du pays, des milliers de jeunes Marocains ont manifesté dans les principales villes du Royaume. Coordonné via Discord, ce mouvement inédit a rassemblé plus de 185 000 membres autour d’un slogan devenu viral à l’approche de la CAN : « Les stades sont là, mais où sont les hôpitaux ? » en raison du décès de huit femmes enceintes à l’hôpital public d’Agadir après des césariennes pratiquées dans des conditions déplorables. Face aux milliards investis dans la rénovation des stades pour la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030, cette jeunesse dénonce le fossé entre les infrastructures de prestige et des services publics à l’abandon.

Le taux de chômage des 15-24 ans, qui avoisine les 37 %, nourrit un sentiment de déclassement que les projections macroéconomiques peinent à traduire. La répression des manifestations au moins trois morts, des centaines d’arrestations et de lourdes condamnations, a révélé la profondeur de la fracture entre les ambitions officielles et le vécu quotidien d’une génération qui ne croit plus aux promesses de ruissellement.

La vulnérabilité climatique constitue l’autre angle mort. L’agriculture, encore importante dans le PIB et surtout dans l’emploi, subit des sécheresses de plus en plus fréquentes. Les épisodes de stress hydrique des dernières années ont rappelé combien l’économie marocaine restait tributaire des aléas météorologiques.

Un exercice de prospective, pas une prophétie

Les classements du CEBR, publiés chaque année le 26 décembre, font l’objet d’une large couverture médiatique internationale. Ils offrent une photographie des tendances économiques mondiales, mais ne constituent pas des prédictions infaillibles. Les projections à quinze ans comportent une marge d’incertitude considérable, que les bouleversements géopolitiques, sanitaires ou climatiques peuvent aisément invalider.

Pour le Maroc, ces chiffres représentent moins une promesse qu’un objectif conditionnel. Atteindre la 60e place mondiale en 2040 supposera de résoudre des problèmes structurels que la seule croissance du PIB ne suffit pas à masquer : inégalités territoriales, déficit de formation, dépendance aux marchés européens, fragilité écologique.

Le Royaume a démontré sa capacité à mener des réformes ambitieuses. Reste à savoir si cette dynamique se traduira par une amélioration tangible des conditions de vie de l’ensemble de sa population, ou si elle profitera surtout aux indicateurs macroéconomiques, aux investisseurs étrangers et à l’élite au pouvoir.

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Franck Biyidi est diplômé de l'IRIC (Institut des Relations Internationales du Cameroun) je suis spécialiste des relations internationales au sein de la Francophonie et de l'Union Africaine et de tout ce qui touche la diplomatie en Afrique francophone
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