Latifa Boussaaden : la touche audace de la presse marocaine s’est éteinte

Latifa Boussaaden est décédée mercredi 17 octobre, à Casablanca. Un exemple de la presse écrite au royaume chérifien. Elle a notamment été la seule à « oser » solliciter une interview au roi Mohammed VI. Inconcevable pour la monarchie alaouite.

Atteinte d’une maladie incurable, la journaliste marocaine Latifa Boussaaden est morte ce mercredi vers 1h00 du matin à Casablanca. « C’était une grande dame. Elle a toujours fait du bon travail dans le journalisme au Maroc », réagit Maria Moukrim, directrice de Febrayer.com et amie proche de Latifa. « Et pourtant, ce n’est pas facile pour une femme d’exercer son métier de journaliste dans une société conservatrice telle que le Maroc », poursuit-elle.

Latifa Boussaaden a été, entre autres, journaliste au célèbre quotidien marocain Al Ahdath Al Maghribia. « A l’époque, tout le monde ne parlait que d’elle à la rédaction. Son rédacteur en chef l’avait même désigné comme un exemple à suivre. Un privilège pour une femme journaliste », confie Maria.

Latifa Boussaaden, c’est aussi la touche audace du journalisme au Maroc. L’accession au trône du roi Mohammed VI (M6), en juillet 1999, laissait percevoir de nombreux espoirs. Il était présenté comme le maillon moderne de la dynastie alaouite. Latifa Boussaaden profite alors de ce nouvel ère contemporain pour demander ce qu’aucun journaliste marocain n’a vraiment eu : une interview royale. Un regain de confiance qu’elle paya cher.

La « siba »

Pour information, le palais n’accorde jamais d’interview en direct aux journalistes marocains si ce n’est à la presse internationale. La raison ? Un journaliste marocain ne peut pas, comparé à un confrère étranger, se hisser, durant l’interview, sur un même piédestal. De plus, il serait inespéré pour un journaliste local d’entretenir une discussion pendant laquelle la transparence serait totale. Inimaginable pour M6 et son cabinet occulte, autrement dit ce serait la « siba », en d’autres termes l’ »anarchie ».

Peu importe, Latifa Boussaaden est déterminée à briser un « tabou royal », et ce, malgré les risques et les mises en garde de son entourage notamment celles du célèbre journaliste marocain – censuré depuis 2005 et pour une durée de dix ans – Ali Lmrabet. Une tentative, vaine, qui lui valut quelques tracas « dont elle avait la délicatesse de ne pas évoquer publiquement », selon Ali Lmrabet qui dresse son portrait sur Demainonline. « Elle n’aimait pas parler de ses problèmes », ajoute Maria Moukrim.

Boussaaden vs Laanigri

Latifa Boussaaden, c’est aussi cette femme qui a eu le courage de défier le général de Division, Hamidou Laanigri, puissant caïd de la DST. Elle envoya à Demain magazine une photo sur laquelle l’on apercevait le général menacer d’un geste un photographe du journal Al Ahdath Al Maghribiya pour l’avoir pris en photo. La publication de cette photo compromettante est rapidement apparue en Une de l’hebdomadaire satirique – crée en 2001 par Ali Lmrabet avant qu’il ne cesse de paraître en 2003, en raison notamment des nombreuses actions judiciaires intentées par les autorités marocaines.

Un scandale. Une réunion d’urgence s’opère alors dans les bureaux de la DST afin de répondre à « l’affront ». La réaction est imminente. Un expert en informatique de la DST est chargé d’expertiser chaque ordinateur du journal Al Ahdath Al Maghribiya afin d’y trouver celui dans lequel la fameuse photo avait transité. Latifa est coincée. Elle s’attire les foudres de sa direction qui ne tarde pas à la licencier.

Un nouveau départ (éphémère)

Ali Lmrabet propose à la journaliste un poste à la rédaction de Doumane, « la publication sœur de Demain Magazine ». Après une collaboration de quelques temps, c’est elle cette fois-ci qui décide de s’en aller. « J’ai envie de reprendre mes études et terminer mon doctorat », avait-elle alors expliqué à Ali Lmrabet. En fait, elle venait d’apprendre qu’elle était atteinte d’une maladie grave, qui ne laisse que très peu d’espoir. Après quelques années de combat, elle baisse les bras.

La talentueuse journaliste a été, au Maroc, la première femme issue de la presse écrite à être interrogé dans une émission télévisée. Latifa Boussaaden laisse derrière elle l’image d’une journaliste convaincue que la liberté d’expression est à la fois un droit mais aussi un devoir.