
Détenus au Maroc depuis la finale houleuse de la CAN 2025 à Rabat, dix-huit supporters sénégalais sont au cœur d’une affaire judiciaire qui suscite une vive émotion à Dakar. Accusés de hooliganisme, confrontés à des reports de procès et engagés dans une grève de la faim, ils dénoncent, par la voix de leur avocat, des atteintes à leurs droits fondamentaux. Entre tensions diplomatiques, exigences de justice équitable et mobilisation des familles, ce dossier sensible dépasse désormais le cadre sportif.
L’affaire des dix-huit supporters sénégalais incarcérés au Maroc depuis la finale de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025 prend une tournure préoccupante. Entre accusations de « hooliganisme », reports successifs du procès, grève de la faim et dénonciation d’irrégularités par la défense, le dossier suscite une vive émotion au Sénégal et relance le débat sur la protection des droits des ressortissants africains à l’étranger.
Des arrestations après une finale sous haute tension
Les faits remontent au 18 janvier 2026, à Rabat, lors de la finale de la CAN opposant le Sénégal au Maroc. La rencontre, remportée par les Lions de la Teranga après prolongation (1-0), avait été marquée par une fin de match électrique. Un penalty accordé au Maroc dans les dernières minutes, après un but refusé au Sénégal, avait déclenché une vague de protestations sur le terrain et dans les tribunes.
Des incidents ont éclaté aux abords du stade et dans certaines tribunes. Les autorités marocaines ont procédé à plusieurs interpellations, dont celles de dix-huit supporters sénégalais. Ces derniers sont poursuivis pour des faits qualifiés de « hooliganisme », un terme juridique englobant violences, troubles à l’ordre public et dégradations de biens.
Des accusations contestées et un flou juridique dénoncé
Depuis leur incarcération, les supporters affirment ne pas connaître précisément les charges retenues contre eux. Leur avocat, Me Patrick Kabou, déclare ne pas avoir accès à l’intégralité du dossier judiciaire. Il affirme également rencontrer des difficultés pour communiquer avec ses clients et accéder au Tribunal de Première Instance de Rabat. Selon la défense, ces restrictions constitueraient des entraves au droit à un procès équitable, principe garanti par les conventions internationales ratifiées tant par le Maroc que par le Sénégal, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Autre point soulevé : la question linguistique. Les détenus affirment avoir été interrogés en arabe et en français, langues qu’ils ne maîtriseraient pas suffisamment. La majorité d’entre eux s’exprimeraient principalement en wolof. L’absence d’interprète agréé lors des auditions est au cœur des critiques formulées par la défense. Face à ce qu’ils considèrent comme un manque de garanties procédurales, les dix-huit détenus ont entamé une grève de la faim début février.
Une grève de la faim pour alerter l’opinion
Dans un message relayé par leurs proches, ils affirment vouloir « obtenir le droit d’être entendus dans des conditions équitables ». La grève de la faim constitue un moyen de protestation extrême, souvent utilisé pour dénoncer des situations jugées injustes. Elle soulève néanmoins des préoccupations sanitaires, les autorités pénitentiaires étant tenues d’assurer le suivi médical des détenus. Le procès, initialement prévu fin janvier, a été reporté à plusieurs reprises. Une audience début février s’est soldée par le rejet de la demande de mise en liberté provisoire.
Un nouveau renvoi a été prononcé en raison d’un mouvement de grève des avocats marocains. Ces reports alimentent l’inquiétude des familles au Sénégal. Sur les réseaux sociaux, des appels à une intervention diplomatique plus ferme circulent. À Dakar, certains acteurs de la société civile demandent aux autorités sénégalaises de suivre de près l’évolution du dossier. Jusqu’à présent, les autorités des deux pays privilégient la voie diplomatique discrète. Le Sénégal et le Maroc entretiennent des relations bilatérales étroites, tant sur le plan économique que politique, ce qui rend le dossier particulièrement sensible.
Le hooliganisme dans le droit marocain
Au Maroc, les violences liées aux manifestations sportives sont encadrées par une législation spécifique adoptée après plusieurs incidents dans les stades. Les faits de hooliganisme peuvent entraîner des peines d’emprisonnement, des amendes et des interdictions de stade. Toutefois, comme dans tout État de droit, la charge de la preuve incombe à l’accusation. Les juridictions s’attèlent à établir la participation individuelle de chaque prévenu aux faits reprochés.
Au Sénégal, l’affaire dépasse le cadre sportif. Elle alimente une réflexion plus large sur la protection consulaire et le traitement judiciaire réservé aux ressortissants africains à l’étranger. Des juristes rappellent que tout État a l’obligation de garantir l’accès à un avocat, à un interprète si nécessaire, et à un procès public et équitable. La Convention de Vienne sur les relations consulaires prévoit également le droit pour un détenu étranger d’entrer en contact avec les autorités consulaires de son pays.
Quelle issue pour les 18 supporters sénégalais ?
L’évolution du dossier dépendra des prochaines audiences et des éléments de preuve présentés par l’accusation. Si les charges sont maintenues, le tribunal devra déterminer la responsabilité individuelle de chacun des prévenus. En attendant, la situation des dix-huit Sénégalais détenus au Maroc reste au centre de l’attention médiatique et politique.




