Tunisie : Ali Larayedh condamné à 24 ans de prison en appel dans l’affaire des djihadistes envoyés en Syrie


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Drapeau de la Tunisie
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L’ancien Premier ministre tunisien Ali Larayedh, figure du parti islamiste Ennahda, voit sa peine réduite de 34 à 24 ans par la Cour d’appel de Tunis. Un verdict rendu dans la nuit du jeudi 27 au vendredi 28 février 2026, que la défense qualifie de « politiquement motivé ».

La chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme auprès de la Cour d’appel de Tunis a rendu son verdict, tard dans la nuit de jeudi à vendredi, dans l’affaire dite du « Tasfir », l’envoi de jeunes Tunisiens vers des zones de conflit. L’ancien chef du gouvernement Ali Larayedh a été condamné à 24 ans de réclusion, une peine réduite par rapport aux 34 ans prononcés en première instance le 2 mai 2025, selon l’agence officielle TAP (Tunis Afrique Presse).

Huit accusés, des peines allant de 3 à 28 ans

Le dossier implique plusieurs figures politiques et sécuritaires de premier plan. Outre Ali Larayedh, qui a cumulé les fonctions de ministre de l’Intérieur (2011-2013) puis de chef du gouvernement (2013-2014), sept autres accusés ont été condamnés. Les anciens cadres sécuritaires Fathi Beldi et Abdelkrim Abidi ont écopé de 22 ans de prison chacun. Noureddine Gandouz a reçu la peine la plus lourde avec 28 ans de réclusion. Lotfi Hammami et Hichem Saâdi ont chacun été condamnés à 24 ans. Sami Chaâr a vu sa peine ramenée à six ans, et Seifeddine Raïss, ancien porte-parole de l’organisation dissoute Ansar al-Charia, à trois ans.

L’ensemble des accusés étaient poursuivis pour avoir « utilisé le territoire tunisien pour commettre des crimes terroristes contre un pays étranger et ses citoyens, aidé des groupes armés à quitter le territoire tunisien légalement ou illégalement, et financé cette opération ».

« Je suis innocent. Je suis victime d’injustice »

Détenu depuis le 20 décembre 2022 en vertu de la loi antiterroriste, Ali Larayedh n’a cessé de clamer son innocence. Lors de l’audience de jeudi, il a déclaré au tribunal qu’il était « innocent » et qu’il subissait « une injustice, des abus et de l’ingratitude ». Dès avril 2025, dans une lettre adressée au parquet de Tunis, il écrivait déjà ne pas être « un criminel » et se considérer comme « une victime dans ce dossier ».

Sa défense, coordonnée par l’avocat Oussama Bouthelja, dénonce un « dossier politique » qui, selon elle, « ne contient pas de faits ni de preuves matérielles ». Les avocats affirment avoir réclamé en vain des données officielles sur les djihadistes ayant quitté la Tunisie, et n’avoir pas obtenu l’autorisation de faire témoigner de hauts responsables du ministère de l’Intérieur de l’époque où Larayedh dirigeait ce portefeuille. L’ancien Premier ministre peut encore se pourvoir en cassation.

Un contexte de répression politique dénoncé par l’opposition

Le mouvement islamiste Ennahda, dont Ali Larayedh est l’un des principaux dirigeants, a immédiatement réagi en qualifiant ce verdict de procédure motivée par des considérations politiques. Pour le parti, cette condamnation « s’inscrit dans l’instrumentalisation de la justice, utilisée comme outil de règlement de comptes politiques contre les opposants ». Le Front du salut national, coalition d’opposition, a également dénoncé l’absence de garanties d’un procès équitable.

Ce procès s’inscrit dans un contexte de tensions persistantes entre le président Kaïs Saïed et les forces d’opposition depuis le coup de force du 25 juillet 2021, date à laquelle le chef de l’État a dissous le Parlement et s’est octroyé les pleins pouvoirs, gouvernant par décrets. Depuis lors, de nombreux dirigeants d’opposition, hommes d’affaires et personnalités médiatiques ont été poursuivis et condamnés, souvent pour complot contre la sûreté de l’État.

Le dossier des djihadistes tunisiens en Syrie

L’affaire s’inscrit dans l’un des épisodes les plus sombres de la transition post-révolutionnaire tunisienne. Après la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali en 2011, la Tunisie a connu l’essor d’une mouvance djihadiste qui a culminé avec les attentats meurtriers de 2015 au musée du Bardo et sur la plage de Sousse, qui ont coûté la vie à des dizaines de touristes étrangers. Selon les estimations des Nations unies, environ 5 500 Tunisiens ont combattu auprès de groupes djihadistes, dont l’État islamique, en Irak, en Syrie ou en Libye entre 2011 et 2016.

Ennahda, qui a dominé la vie politique tunisienne entre 2011 et 2021, a été accusé par ses rivaux laïcs d’avoir facilité le départ de ces combattants. Une accusation que le parti a toujours catégoriquement déniée. L’affaire avait été ouverte à la suite d’une plainte déposée en décembre 2021 par l’ancienne députée Fatima al-Masdi, du parti Nidaa Tounes. Puis elle a été déférée devant le tribunal antiterroriste. Le procès s’était ouvert le 22 novembre 2024.

Un homme politique au parcours marqué par la prison

Né le 15 août 1955 à Médenine, ingénieur de formation, Ali Larayedh a rejoint le Mouvement de la tendance islamique, futur Ennahda, dès la fin des années 1970. Condamné à mort sous le régime de Habib Bourguiba en 1987, il a ensuite passé quinze ans en prison, dont dix à l’isolement, sous la dictature de Ben Ali. La révolution de 2011 l’avait propulsé aux plus hautes fonctions de l’État, d’abord comme ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Jebali, puis comme chef du gouvernement jusqu’en janvier 2014.

C’est ce même homme, qui avait dissous l’organisation Ansar al-Charia en août 2013 alors qu’il dirigeait le gouvernement, qui se retrouve aujourd’hui condamné aux côtés de l’ancien porte-parole de cette même organisation — un paradoxe que n’a pas manqué de souligner sa défense.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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