Pegasus, téléphones piégés : Amnesty expose la DGST marocaine


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Illustration de la surveillance numérique au Maroc par téléphone et caméras.
Illustration du dispositif de surveillance attribué à la DGST marocaine par Amnesty International, combinant logiciels espions, interception des communications et surveillance physique.

Amnesty International publie ce 1er octobre un rapport de 126 pages sur l’appareil de surveillance de la DGST marocaine. Fondé sur le témoignage d’un ancien agent et sur des documents internes de NSO Group, de Hacking Team ou de Verint, il décrit un dispositif où le logiciel espion Pegasus côtoie des téléphones piégés, des caméras dissimulées au domicile des militants et l’interception des communications avec le concours d’un opérateur national.

Le titre du rapport reprend une phrase de « Safir », pseudonyme donné à l’ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) dont le témoignage forme l’ossature de l’enquête : « Il y a des lois écrites, mais elles ne s’appliquent pas. […] Parfois, on rédige même les documents a posteriori, on fait les choses à l’envers. L’impunité est totale. On commence par le verdict. » Publié le 1er octobre par Amnesty International sous le titre « We start with the verdict » : Inside Morocco’s surveillance machine, le document constitue la version la plus complète d’une enquête dont les premiers éléments avaient été rendus publics le 16 juillet par le consortium Forbidden Stories, qui associe quatorze médias sous la bannière « Pegasus Project: Inside Morocco’s Spying Machine ».

Safir a travaillé une dizaine d’années à la DGST et dit avoir participé directement à de nombreuses opérations. Amnesty affirme avoir vérifié son identité, son parcours et plusieurs points clés de son récit auprès de sources indépendantes, puis l’avoir recoupé avec les déclarations de deux autres anciens membres du renseignement marocain, de professionnels de la cybersurveillance, des données de ciblage ayant fuité et des documents internes de fournisseurs. L’organisation a également recueilli le témoignage de dix journalistes et défenseurs des droits humains, dont Omar Radi, Maâti Monjib, Fouad Abdelmoumni, Soulaiman Raissouni et Hicham Mansouri. Ce dernier, journaliste marocain réfugié en France, est à l’origine de l’enquête collective et, depuis 2023, il a mené des centaines d’heures d’entretiens avec l’ancien agent.

Des téléphones piégés vendus par des commerçants complices

Les méthodes physiques décrites par Safir comptent parmi les révélations les plus frappantes. Pendant le Hirak, le mouvement de contestation du Rif de 2016-2017, la DGST aurait acheté une cinquantaine de Samsung Galaxy S6 Edge, alors très prisés, pour y installer le logiciel espion RCS de la société italienne Hacking Team. Les appareils étaient ensuite confiés à des boutiques de téléphones d’occasion fréquentées par les militants, dont les gérants les présentaient comme neufs. Parmi les données de surveillance qui ont fuité, Amnesty a retrouvé une photo prise par RCS au moment où un militant du Rif déballait un S6 Edge. Le même logiciel était installé, au moyen de clés USB distribuées aux unités de terrain, sur les ordinateurs de cybercafés fréquentés par les cibles. « Nous avons infecté énormément de cybercafés », raconte l’ancien agent.

Les personnes visées étaient ainsi enregistrées chez elles, au bureau, en voiture, dans l’espace public ou en détention, parfois jusque dans leur chambre. En janvier 2021, Fouad Abdelmoumni avait révélé que des vidéos intimes de lui et de sa compagne, filmées à leur domicile, circulaient sur WhatsApp. Safir confirme qu’une caméra avait été dissimulée dans le climatiseur et qualifie l’opération de « cas d’école ». Le rapport mentionne en outre des traceurs GPS, des IMSI-catchers qui imitent les antennes relais pour capter les données des téléphones alentour, le boîtier NightHawk de la société israélienne Interionet, qui donne accès à des caméras privées, et l’outil d’extraction UFED de Cellebrite, employé lors de gardes à vue ou de passages à l’aéroport pour copier le contenu d’un téléphone à l’insu de son propriétaire. Des voisins, des commerçants et des employés de café sont recrutés comme informateurs.

Maroc Telecom au cœur de l’interception

Selon Safir, la coopération d’un opérateur national est un rouage essentiel du dispositif. Les agents disposeraient d’un accès direct aux appels, qu’ils écoutent ou retranscrivent à volonté. Un opérateur aurait également fourni les identifiants IMEI des téléphones ciblés et accordé discrètement des forfaits de données illimités aux personnes surveillées, afin que l’exfiltration de leurs données par Pegasus n’attire pas leur attention.

Amnesty avait déjà établi en 2020 que le téléphone d’Omar Radi avait été attaqué par « injection réseau » alors qu’il était connecté en 4G au réseau de Maroc Telecom. La technique détourne la navigation de la victime vers un lien d’infection, sans qu’elle ait à cliquer sur quoi que ce soit. Safir affirme que l’opérateur a autorisé l’installation de l’équipement nécessaire, Amnesty précisant que cela n’implique pas qu’il ait eu connaissance des attaques ni qu’il y ait directement participé. Des documents internes de l’américain Verint, divulgués en 2022, font par ailleurs état de la vente au Maroc, en décembre 2014, du système d’interception Reliant 12 pour 14 millions de dollars, et citent Maroc Telecom comme acquéreur potentiel de certains équipements. Sollicité par Amnesty, l’opérateur n’a pas répondu.

Près de 13 000 numéros sélectionnés par la DGST

En réanalysant avec Forbidden Stories la liste d’environ 50 000 numéros au cœur du Pegasus Project de 2021, Amnesty établit que près de 13 000 numéros uniques ont été sélectionnés comme cibles potentielles par le client marocain de NSO Group, identifié comme la DGST. C’est, de loin, le client le plus actif de ces données. Les documents internes de NSO versés au procès intenté par WhatsApp et Meta à la société israélienne permettent de dater le déploiement du système à septembre 2017, pour un fonctionnement à plein régime dès octobre. Safir a fourni les numéros professionnels de plusieurs collègues et ils apparaissent dans la liste, saisis à titre de test, parfois quelques minutes avant ceux des premières cibles réelles.

Pour la période allant de septembre à décembre 2017, Amnesty a pu associer 103 numéros marocains à des personnes identifiées. Soixante-cinq appartiennent à la société civile, 34 défenseurs des droits humains, 22 journalistes ou professionnels des médias, cinq avocats et quatre universitaires. S’y ajoutent 25 responsables politiques ou fonctionnaires et cinq diplomates ou représentants d’organisations internationales. Maâti Monjib figure parmi les tout premiers visés ; les agents le désignaient, selon le rapport, comme « un test » et « un cobaye ».

Ces conclusions prolongent les informations publiées par Afrik.com. En avril, notre enquête sur l’affaire Pegasus rappelait que les téléphones d’Omar Radi et d’autres journalistes marocains avaient été infectés et que des numéros d’Emmanuel Macron, de Pedro Sánchez et de proches du roi figuraient parmi les cibles potentielles. Le rapport précise que le numéro du président français a été sélectionné le 13 mars 2019, une minute après celui de l’ancien émissaire de l’ONU Lakhdar Brahimi. En juillet, Afrik.com avait recensé l’arsenal de cyberespionnage attribué au Maroc. Amnesty en confirme l’ampleur car outre NSO Group, la DGST est cliente de Hacking Team depuis au moins 2009, le Maroc figurant parmi ses principaux acheteurs ; le pays exploite depuis décembre 2009 le système de surveillance massive d’Internet Eagle, rebaptisé Cerebro, du français Amesys, et a eu recours aux technologies de Cellebrite, de Verint, de sa filiale Cognyte ou de FinFisher. Des fournisseurs israéliens, américains et européens se partagent ainsi le marché marocain.

Safir et Hijaouy, deux sources distinctes

Le rapport paraît trois semaines après les déclarations de Mehdi Hijaouy, présenté comme l’ancien numéro deux de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le renseignement extérieur, qu’il a quitté en 2014. Selon lui, des techniciens de NSO auraient présenté Pegasus à Abdellatif Hammouchi, patron de la DGST, en février 2017, et celui-ci aurait validé l’acquisition après l’avoir testé sur son propre téléphone.

Les deux hommes n’ont pas le même profil. Safir a servi une décennie à la DGST, le service intérieur, et décrit des opérations auxquelles il dit avoir pris part alors qu’Hijaouy relève d’un autre service et a quitté le renseignement trois ans avant le déploiement de Pegasus. Leurs récits concordent sur le rôle central de la DGST et de son directeur. Ils ne reposent toutefois pas sur le même socle et, selon Amnesty, les chapitres techniques du rapport s’appuient sur des documents et des données indépendants du témoignage de Safir, alors que les accusations de Hijaouy n’ont, à ce stade, été étayées par aucune pièce rendue publique.

Des informations privées livrées aux « médias de diffamation »

Pour Amnesty, la surveillance sert d’abord à discréditer ceux qui contestent le pouvoir. Ainsi, dans plusieurs cas documentés, des informations recueillies par la DGST ont ensuite alimenté des campagnes de dénigrement menées par des médias proches du pouvoir, parmi lesquels Chouf TV, Barlamane et Le360 ». Les contenus à caractère sexuel visent en priorité les défenseures des droits humains et les compagnes de militants connus. Amnesty reconnaît ne pas avoir pu vérifier de manière indépendante l’origine de ces images et de ces conversations, mais estime que leur nature et l’absence de toute autre source plausible font peser de sérieux soupçons sur les autorités. Selon un témoignage interne, ces campagnes sont relayées en ligne par des commentateurs payés par l’État, et Meta a démantelé à deux reprises des réseaux de comptes inauthentiques visant des militants marocains.

Le harcèlement se poursuit souvent après la prison. Omar Radi, Soulaiman Raissouni et Maâti Monjib ont bénéficié d’une grâce royale en 2024 mais des vidéos présentant ce dernier en train de boire de l’alcool et de fréquenter des « maîtresses » circulaient encore en 2025. Installé en Suisse, Fouad Abdelmoumni reste lui aussi la cible de campagnes en ligne et en mars 2025, il a été condamné par défaut à six mois de prison pour « diffusion de fausses allégations », après un commentaire sur Facebook évoquant l’usage de Pegasus.

Rabat a toujours démenti avoir utilisé Pegasus. Amnesty indique avoir adressé une synthèse de ses conclusions aux autorités marocaines un mois avant la publication, sans obtenir de réponse. Memento Labs, héritier de Hacking Team, assure ne plus avoir de contrat actif avec une agence marocaine et Verint renvoie vers Cognyte, à qui il a cédé cette activité en 2021. L’organisation réclame une enquête indépendante sur la DGST et demande aux États exportateurs de suspendre toute vente de technologies de surveillance au Maroc tant que des garanties effectives n’auront pas été instaurées.

Rédaction
La rédaction d'Afrik, ce sont des articles qui sont parfois fait à plusieurs mains et ne sont donc pas signés par les journalistes
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