Lecornu espionné par Pegasus : l’encombrant dossier marocain de l’Élysée »


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Le 16 juillet, au moment même où Sébastien Lecornu réaffirmait à Rabat le soutien « inébranlable » de la France à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, Forbidden Stories et quatorze médias internationaux publiaient de nouvelles preuves de l’utilisation du logiciel espion Pegasus par les services marocains, y compris contre le téléphone de l’actuel Premier ministre français. Le télescopage résume l’embarras de Paris car cinq ans après les premières révélations, l’affaire que l’Élysée espérait avoir enterrée revient percuter sa décision diplomatique la plus favorable au Maroc depuis des décennies.

« Morgan », « Safir » : les dénégations marocaines vacillent

Depuis 2021, Rabat nie en bloc avoir acquis ou utilisé Pegasus, le logiciel de l’entreprise israélienne NSO Group. Mais la nouvelle enquête de Forbidden Stories fragilise sérieusement cette ligne de défense. Elle s’appuie sur le témoignage de « Safir », pseudonyme d’un ancien agent de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), sur des documents issus d’une procédure judiciaire américaine, sur des données techniques et sur des rapports des services français.

« Safir » décrit de l’intérieur le déploiement du logiciel, dès 2017, contre des journalistes, des opposants, des défenseurs des droits humains et des responsables étrangers. Deux autres anciens agents marocains corroborent une partie de son récit. Des documents internes de NSO Group mentionnent par ailleurs un client baptisé « Morgan », nom de code que plusieurs sources de l’entreprise attribuent au royaume. Sollicités par le consortium, Rabat et NSO Group n’ont pas répondu.

Sept téléphones ministériels compromis

Côté français, le dossier prend une dimension d’État. Le numéro d’Emmanuel Macron et ceux de quinze membres du gouvernement figuraient dès 2021 dans une liste de cibles potentielles attribuée à l’opérateur marocain du logiciel. L’expertise menée sur le téléphone du président n’a jamais été rendue publique, laissant planer le doute. Pour sept ministres ou anciens ministres, en revanche, l’ANSSI, la sécurité informatiques francaise, a relevé des « traces de compromission ». Parmi eux, Florence Parly, Jean-Michel Blanquer, François de Rugy et Sébastien Lecornu. Les marqueurs techniques correspondent à ceux détectés sur les appareils de journalistes et d’opposants surveillés par les services marocains.

Rien ne prouve, à ce stade, qu’Emmanuel Macron ait cédé à un quelconque chantage et aucun élément public n’atteste que des informations compromettantes ont été récupérées, encore moins exploitées par Rabat. Le problème politique n’en demeure pas moins entier. Quand un État partenaire est soupçonné d’avoir visé le chef de l’État, certaons de ses proches, la ministre des Armées et une partie du gouvernement, chaque décision majeure prise ensuite en faveur de cet État s’expose au soupçon.

Rabat verrouille, Paris approfondit

Le soupçon prospère d’autant mieux que le Maroc bloque la justice française. L’information judiciaire ouverte à Paris en 2021 se heurte au refus des autorités marocaines d’exécuter une commission rogatoire. Interrogés en France en février 2026, deux anciens dirigeants de NSO Group ont invoqué la législation israélienne pour taire l’identité des clients. L’Élysée avait promis de faire toute la lumière. Cinq ans plus tard, les zones d’ombre demeurent entières.

Entre-temps, Emmanuel Macron a profondément infléchi la position française. Dans une lettre au roi Mohammed VI du 30 juillet 2024, puis devant le Parlement marocain, il a affirmé que « le présent et l’avenir » du Sahara occidental s’inscrivaient dans le cadre de la souveraineté marocaine, faisant du plan d’autonomie de 2007 la « seule base » d’une solution politique. Aujourd’hui Paris prépare avec Rabat un traité bilatéral présenté comme inédit entre la France et un pays non européen, avec un partenaire qui refuse de coopérer sur une affaire d’espionnage visant ses plus hauts responsables. Cela ne manque pas d’etonner.

2027, l’échéance qui change la donne

Le second mandat d’Emmanuel Macron s’achève le 13 mai 2027. Son successeur héritera d’une orientation très engagée, mais décidée pour l’essentiel par l’exécutif sortant et juridiquement réversible, puisqu’elle repose sur une lettre présidentielle, des discours et des déclarations diplomatiques. Le Parlement ne s’est jamais prononcé.

Une rupture avec Rabat paraît improbable au vu des intérêts français mais un réexamen de la position actuelle va s’imposer. La logique serait de conditionner l’approfondissement du partenariat à une réelle coopération judiciaire, déclassifier les expertises de l’ANSSI, saisir le Parlement, ou distinguer à nouveau le soutien au plan d’autonomie de la reconnaissance de la souveraineté du royaume. Le droit européen offre un point d’appui  juridique fort. En effet, la Cour de justice de l’Union européenne considère toujours le Sahara occidental comme un territoire distinct du Maroc, dont le peuple doit consentir à l’application des accords économiques. Le Quai d’Orsay lui-même continue de le classer parmi les « territoires non autonomes » au sens de la Charte des Nations unies.

La question que le prochain président ne pourra pas esquiver

Les révélations du 16 juillet rendent l’absence d’évaluation indépendante de la position française de plus en plus difficile à justifier. La France peut-elle garantir que sa décision la plus favorable au Maroc depuis des décennies a été prise en toute indépendance, alors que plusieurs de ses dirigeants auraient été espionnés par ce même partenaire ? À l’approche de la présidentielle, l’interrogation déborde déjà le seul dossier Pegasus. En refusant de répondre à la justice française, Rabat a fourni lui-même des arguments à ceux qui, à Paris, réclament de remettre le dossier saharien sur la table.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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