
Vote au Parlement européen où les partisans de l’accord UE-Maroc étaient largement minoritaires, recours du Front Polisario devant le Tribunal de l’UE, révolte des agriculteurs européens, « nouvelle position » de Bruxelles qui ne reconnaît toujours pas la souveraineté marocaine, et désormais négociations inédites à Madrid sous égide américaine : partout, les tentatives de normaliser l’occupation du Sahara occidental se heurtent au mur du droit. Le peuple sahraoui ne cède pas.
Dix arrêts, un acharnement
Depuis 2016, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a rendu dix arrêts affirmant que le Sahara occidental est un territoire « séparé et distinct » du Maroc, que son peuple dispose du droit à l’autodétermination, et qu’aucun accord commercial ne peut s’y appliquer sans le consentement des Sahraouis.
En octobre 2024, la CJUE a invalidé les accords UE-Maroc sur les produits agricoles et de pêche. La réponse de Bruxelles ? Non pas se conformer, mais contourner. En septembre 2025, la Commission a négocié en cinq jours un nouvel arrangement avec Rabat : remplacer la mention « Sahara occidental » par les noms des régions administratives marocaines – Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Eddahab – et inventer une notion de « région d’origine » absente du droit européen.
« Un simple replâtrage qui ne tiendra pas devant les tribunaux, et la Commission le sait », a dénoncé Sara Eyckmans de Western Sahara Resource Watch.
Un Parlement divisé, des soutiens marocains minoritaires
Le 26 novembre 2025, le vote au Parlement européen a révélé l’ampleur de l’opposition. La majorité absolue a été manquée d’une seule voix. Mais le chiffre essentiel est ailleurs : seuls 189 eurodéputés sur 624 votants ont explicitement soutenu la mesure de la Commission. C’est une minorité de 30 %. Ce sont les abstentions, et elles seules, qui ont permis à l’accord de franchir l’obstacle parlementaire. Présenter ce résultat comme une validation européenne relève de la fiction.
Sociaux-démocrates, écologistes, La Gauche, et même des voix du PPE se sont opposés. L’eurodéputé Herbert Dorfmann (PPE) a jugé que la Commission « bafouait l’arrêt de la CJUE ». La députée Mireia Borràs (Patriotes) a lancé : « Nous ne sommes pas ici pour servir de bureau commercial au Maroc. » Comme le résumait un observateur : « Quand tout se joue à une voix près avec une minorité de soutiens, ce n’est pas un triomphe pour Rabat : c’est une alerte. »
Agriculteurs européens, alliés objectifs de la cause sahraouie
La mobilisation des syndicats agricoles espagnols et français, motivée par la concurrence déloyale, rejoint objectivement la cause sahraouie. Fin novembre 2025, soixante agriculteurs de la Confédération paysanne ont bloqué la plateforme logistique d’Azura à Perpignan, dénonçant des produits « étiquetés Maroc alors qu’ils proviennent du Sahara occidental ».
Le syndicat a engagé une action en justice. En Espagne, l’ASAJA et la COAG ont dénoncé le « raccourci juridique » de Bruxelles. Des campagnes de boycott se multiplient. En exigeant un étiquetage transparent, ces syndicats font ce que les institutions européennes refusent : respecter le droit.
Le Polisario passe à l’offensive judiciaire
Le 28 décembre 2025, le Front Polisario a formellement déposé un recours devant le Tribunal de l’UE contre l’application provisoire de l’accord. Fort des arrêts de 2024, qui ont sanctuarisé sa capacité juridique à agir devant les tribunaux européens, le mouvement dispose d’un arsenal considérable.
L’expérience d’une décennie de contentieux montre que chaque accord imposé sans consentement sahraoui finit devant les juges. Surtout, les juges finissent toujours par donner raison au droit. Parallèlement, un nouveau front s’ouvre : mi-janvier 2026, les États membres ont autorisé la Commission à négocier un nouvel accord de pêche avec le Maroc, malgré l’invalidation des précédents. Le Polisario a d’ores et déjà annoncé qu’il contesterait tout accord incluant les eaux sahraouies.
La victoire marocaine qui n’en est pas une
Le 29 janvier 2026, le quinzième Conseil d’association UE-Maroc a accouché d’un communiqué conjoint que Rabat s’est empressé de présenter comme une reconnaissance de la « marocanité » du Sahara. La réalité du texte dément cette lecture.
Le communiqué ne mentionne ni la souveraineté marocaine, ni l’intégrité territoriale du Maroc sur ce territoire. Il se borne à reprendre la résolution 2797 du Conseil de sécurité. Plus révélateur, aucune référence aux dix arrêts de la CJUE. Mais ignorer la Cour ne revient pas à l’invalider.
Dans le même document, l’UE réaffirme son soutien à « l’intégrité territoriale de l’Ukraine ». Défendre le droit international en Europe tout en cautionnant une occupation en Afrique : le double standard est devenu indéfendable. Comme le formule WSRW, cela « ne relève pas d’une diplomatie de principe, mais d’une sélectivité géopolitique ».
Madrid, février 2026 : le rapport de force se reconfigure
C’est dans ce contexte de résistance multiforme que s’inscrit le coup de théâtre diplomatique de Madrid. Les 8 et 9 février 2026, à l’ambassade américaine, un conclave inédit a réuni les quatre délégations, Maroc, Algérie, Mauritanie et Front Polisario, sous le pilotage direct de Washington et en présence de l’envoyé de l’ONU Staffan de Mistura. Un tel format n’avait pas eu lieu depuis près de sept ans.
Si les États-Unis poussent pour arriver à un compromis, la dynamique n’est pas celle qu’espérait Rabat. En effet, le Front Polisario siège à la table en tant que protagoniste à part entière, ce qui confère au mouvement sahraoui un statut de belligérant de facto.
Le verrou de l’autonomie et l’Algérie acteur incontournable.
Les discussions s’orientent vers des compromis juridiques plutôt que vers l’entérinement pur et simple de la position marocaine : Washington lui-même estimerait qu’une véritable autonomie nécessiterait une réforme constitutionnelle au Maroc, un point politiquement explosif pour Rabat.
La stratégie traditionnelle du Maroc, isoler le Polisario, marginaliser l’Algérie, concentrer le débat sur son initiative d’autonomie, se heurte à un rapport de force profondément reconfiguré. Les consultations de Madrid confirment que le peuple sahraoui ne peut plus être écarté du processus. La question n’est plus de savoir si le Sahara occidental aura voix au chapitre, mais dans quelles conditions.
Enfin, le poids de l’économie et la culture du deal de l’administration Trump rend la position de l’Algérie beaucoup plus forte. Rabat, allié historique des Etats-Unis n’a pas grand chose à apporter à Washington contrairement à Alger, plaque tournante pour l’énergie en Europe.
Le droit finira par prévaloir
Vote parlementaire où les soutiens de l’accord étaient ultra-minoritaires, recours judiciaire déposé par le Polisario, « victoire » diplomatique en trompe-l’œil, révolte des agriculteurs européens, négociations de Madrid où le Polisario siège en acteur de plein droit : tous les signaux convergent. La tentative de normaliser l’occupation du Sahara occidental ne passe pas.
Si l’Union européenne persiste dans le contournement de sa propre justice, elle détruira sa crédibilité sur les droits de l’homme. Comment dénoncer les violations du droit international ailleurs quand on les cautionne à ses portes ? Chaque tomate vendue en Europe sans mention de son origine réelle rappelle que la justice rendue n’est pas la justice appliquée. Mais elle rappelle aussi que le peuple sahraoui, armé du droit, de Madrid à Luxembourg, ne cède pas. Et que le droit, lui, finit toujours par prévaloir.




