Gaz algérien : le joker de l’Europe face à Trump


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Installations de gaz
Gaz algérien (illustration)

Alors que les États-Unis utilisent leurs exportations de GNL comme levier géopolitique, l’Algérie s’impose comme une alternative stratégique pour l’Union européenne. Quatrième fournisseur du continent, le pays nord-africain offre une voie d’approvisionnement stable, compétitive et moins soumise aux aléas politiques transatlantiques.

Un paysage énergétique européen en pleine recomposition

La destruction du gazoduc Nord Stream 2 , saboté en septembre 2022 avant même son entrée en service, a profondément modifié la carte des approvisionnements en gaz de l’Union européenne. Conçu pour doubler la capacité de livraison directe de gaz russe vers l’Allemagne via la Baltique, Nord Stream 2 symbolisait la dépendance européenne à Moscou. Une servitude que Bruxelles a décidé de réduire fortement depuis l’invasion de l’Ukraine.

Mais cette transition énergétique rapide n’a pas apporté de solution simple. La réduction des flux russes, conjuguée aux politiques américaines favorisant les exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Europe, a rendu le continent partiellement dépendant de Washington pour ses besoins énergétiques. Les importations de GNL américain ont explosé ces dernières années : elles représentaient 45 % du GNL importé par l’UE en 2024, puis 60 % en janvier 2026, faisant des États-Unis le principal fournisseur de gaz liquéfié du continent.

Donald Trump, revenu à la présidence, a explicité une stratégie d’utilisation des exportations de gaz comme levier de puissance : dans sa « stratégie de sécurité nationale », l’énergie américaine est décrite comme un outil pour renforcer l’influence des États-Unis dans le monde, en particulier auprès d’alliés traditionnels comme les pays européens.

L’Algérie, une alternative fiable face au GNL américain

Dans ce contexte, l’Algérie apparaît comme l’un des rares pays capables de jouer un rôle stabilisateur pour l’Europe. Avec une industrie gazière bien établie, le pays est aujourd’hui le quatrième fournisseur de gaz de l’Union européenne, derrière la Norvège (33,4 %), les États-Unis (16,5 %) et la Russie. Aavec 14,4 % des importations européennes en 2024, soit environ 39 milliards de mètres cubes, l’Algérie est un partenaire très important.

Répartition des principaux fournisseurs de gaz à l'Union Euopéenne (2024)
Répartition des principaux fournisseurs de gaz à l’Union Euopéenne (2024)

Contrairement aux exportations américaines, basées sur du GNL coûteux et soumis aux décisions politiques de Washington, le gaz algérien transite majoritairement via des gazoducs fiables : le Transmed, qui relie les champs du Sahara à l’Italie via la Tunisie, et le Medgaz, qui dessert directement l’Espagne. Cette stabilité logistique réduit le risque de ruptures soudaines d’approvisionnement et permet des coûts d’acheminement plus compétitifs.

L’Algérie est également l’un des rares grands producteurs du Sud méditerranéen à pouvoir augmenter sa capacité relativement rapidement. En 2023, le pays a exporté près de 13 millions de tonnes de GNL, son plus haut niveau depuis 2010. Dans certains pays comme l’Espagne, l’Algérie reste le principal fournisseur, représentant jusqu’à 38,7 % des importations nationales.

Sortir d’une dépendance pour en créer une autre ?

Cette nouvelle architecture énergétique expose cependant l’Europe à un paradoxe : en cherchant à sortir d’une dépendance trop forte à Moscou, elle s’expose à une dépendance croissante vis-à-vis d’autres exportateurs. L’approche américaine, centrée sur des contrats de GNL volumineux, donne à Washington un levier sur les choix politiques européens, renforcé par les demandes parfois directes de Trump visant à augmenter les achats transatlantiques.

Face à cette situation, l’Algérie pourrait servir de pont énergétique : un fournisseur capable d’offrir une alternative moins soumise aux décisions américaines, tout en étant un acteur moins politisé que d’autres. Dans un monde où les sanctions sur l’Iran limitent l’accès aux ressources de Téhéran et où le Venezuela peine à relancer sa production malgré des réserves immenses, l’Algérie est l’un des rares pays à pouvoir combler, au moins partiellement, le vide laissé par la réduction des flux russes.

Une opportunité réciproque

Si l’Europe prend conscience de l’importance stratégique de diversifier ses sources d’énergie au-delà des grandes puissances, l’Algérie peut jouer un rôle central. Cela nécessite toutefois un renforcement des relations commerciales et des investissements dans les capacités de production et de transport.

L’Algérie ne doit pas simplement etre un fournisseur de gaz, mais un allié stratégique pour l’Europe. Alger est capable d’atténuer les pressions d’une dépendance européenne énergétique excessive, dans un contexte où la politique énergétique américaine devient un élément structurant des marchés mondiaux.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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