
Près de cinq mois après les manifestations de l’automne 2025, les procès des jeunes du mouvement GenZ 212 se poursuivent à un rythme soutenu au Maroc. Avec près de 5 700 arrestations, environ 2 100 personnes toujours incarcérées et des condamnations pouvant atteindre quinze ans de prison, le bilan judiciaire ne cesse de s’alourdir. En février 2026, deux nouvelles interpellations ciblées, dont celle d’une militante de la diaspora, illustrent un durcissement de la répression contre cette jeunesse contestataire.
Depuis la fin de l’année 2025, les audiences liées au soulèvement de la GenZ 212 se succèdent dans plusieurs villes du royaume, souvent simultanément et loin des caméras. Des dizaines de jeunes interpellés à l’automne restent poursuivis, jugés ou condamnés, tandis que les équipes de défense peinent à suivre l’intensité du calendrier judiciaire.
Selon l’Association marocaine des droits humains (AMDH), près de 5 700 personnes ont été arrêtées depuis le début du mouvement et environ 2 100 jeunes sont encore derrière les barreaux, certains purgeant déjà des peines allant jusqu’à quinze ans de prison ferme. Des centaines d’autres attendent encore leur procès.
Un bilan judiciaire hors norme

Le détail des condamnations prononcées depuis octobre 2025 révèle la sévérité des tribunaux marocains. À Agadir, devenu l’épicentre judiciaire de la répression, la cour d’appel a condamné dès le 14 octobre dix-sept personnes à des peines de trois à quinze ans de réclusion pour des violences survenues à Aït Amira. Trois prévenus ont écopé de quinze ans, un de douze ans, neuf de dix ans, les autres de trois à cinq ans. Par la suite, le tribunal d’Agadir a prononcé un cumul de 260 années de prison ferme contre 33 personnes pour des faits commis à Houara, Taroudant, Biougra et Aït Amira.
À Tanger, les verdicts ont totalisé 168 années d’emprisonnement, avec des peines individuelles allant de deux à dix ans. L’annonce de ces sentences a provoqué des scènes de détresse parmi les familles, certaines mères s’évanouissant devant la cour d’appel après avoir veillé toute la nuit dans l’espoir de décisions plus clémentes. À Marrakech, la chambre criminelle a prononcé, le 3 décembre, des peines visant 29 prévenus pour les événements d’Aït Ourir, pour un total de 55 ans et huit mois de réclusion. Les condamnations s’échelonnent de quatre mois à cinq ans de prison, avec six acquittements, assortis de plus de 2,5 millions de dirhams d’amendes et de dédommagements.
Au 27 octobre, selon les chiffres du parquet, 411 personnes avaient déjà été condamnées, dont 76 mineurs, à des peines de prison ferme ou avec sursis. Parmi elles, 208 à de la prison ferme, 66 à des peines avec sursis, et 27 avaient été acquittées au niveau des tribunaux de première instance. Depuis, les procès se poursuivent, alourdissant un bilan qui inquiète.
Février 2026 : la répression franchit un nouveau palier
Si les manifestations de rue ont cessé depuis la mi-décembre, les autorités marocaines ont ouvert un nouveau front en ciblant directement des figures du mouvement GenZ 212, y compris au sein de la diaspora. Le 12 février, Zineb El Kharroubi, militante de 28 ans installée à Paris et figure active de la branche française de GenZ 212, a été interpellée à sa descente d’avion à l’aéroport de Marrakech-Ménara, où elle revenait pour des raisons familiales. Transférée dans les locaux de la Brigade nationale de la police judiciaire à Casablanca, elle a été présentée dès le lendemain au procureur du Roi.
Elle est poursuivie pour « incitation à commettre un délit via des plateformes numériques », en vertu de l’article 299 du Code pénal marocain, qui prévoit une peine de trois mois à un an d’emprisonnement. Remise en liberté provisoire, elle a dû comparaître sans avocat, le barreau étant en grève au moment de sa présentation. Son procès est fixé au 23 février à Casablanca et concentre l’attention des militants, qui y voient un signal fort envoyé à la GenZ 212 France et, plus largement, à la contestation marocaine à l’étranger.
Quatre jours plus tard, le 16 février, c’est Mohammed Khalif, membre du mouvement à Casablanca, qui a été arrêté. Son domicile a été perquisitionné et son ordinateur personnel saisi. Selon son avocat, Maître Mohamed Messaoudi, le jeune militant doit comparaître ce mercredi 18 février devant le procureur du Roi au tribunal de première instance d’Aïn Sebaâ, les charges retenues contre lui n’ayant pas encore été communiquées. Dans un communiqué, le collectif GenZ 212 a dénoncé ces arrestations avec « une vive inquiétude et un rejet catégorique », affirmant que Mohammed Khalif est poursuivi pour « sa participation à des activités civiques pacifiques et pour l’expression de ses opinions dans l’espace public ».
Des procès dénoncés comme expéditifs
La multiplication des audiences, souvent organisées le même jour dans différentes villes, suscite une inquiétude croissante parmi les défenseurs des droits humains. Les avocats, déjà sous pression et en conflit avec les autorités, se disent contraints de courir d’un tribunal à l’autre sans disposer d’un accès suffisant et préparé aux dossiers de leurs clients. Plusieurs sources judiciaires dénoncent des conditions de défense dégradées pour ces jeunes militants.
L’AMDH parle de « violations des droits humains, de procès inéquitables et d’une répression disproportionnée ». Sa présidente, Souad Brahma, met en cause la rédaction de procès-verbaux sous contrainte et réclame la libération de l’ensemble des détenus poursuivis dans le cadre de ce mouvement. Même au sein de la majorité gouvernementale, quelques voix discordantes émergent : la députée istiqlalienne Fatima Benazza a qualifié certains jugements de « très sévères », citant le cas d’un malade mental condamné à Oujda ou de doctorants emprisonnés pour avoir porté un t-shirt réclamant le droit à la santé et à l’éducation.
Le parquet marocain affirme pour sa part que les conditions d’un procès équitable ont été respectées dès l’arrestation des accusés. Il souligne que les peines, bien que lourdes, restent inférieures aux maximums prévus par la loi et assure que les tribunaux tiennent compte de la situation sociale des condamnés et de l’absence d’antécédents judiciaires. Une position qui ne convainc pas les ONG, lesquelles dénoncent un usage politique de la justice pénale pour dissuader toute nouvelle mobilisation de la jeunesse.
L’étincelle d’un mouvement inédit
Le mouvement GenZ 212 est né fin septembre 2025 sur la plateforme Discord, où il a rassemblé plus de 200 000 membres en quelques jours. À l’origine de cette mobilisation inédite, la mort de huit femmes enceintes à l’hôpital Hassan II d’Agadir, faute de soins adéquats. Dans la foulée, de Rabat à Agadir, les manifestants ont scandé « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades », dénonçant des milliards investis dans les infrastructures sportives pour la CAN 2025 et le Mondial 2030 alors que les services publics de santé et d’éducation se dégradaient. Une CAN perdue, de peu, par le Maroc, mais qui reste comme le pari perdu de Mohammed VI qui, malade, a brillé par son absence.
Du 27 septembre au 9 octobre, des rassemblements quasi quotidiens ont eu lieu dans les principales villes du pays. Apolitique et décentralisé, le collectif a fédéré différentes générations et classes sociales autour d’un rejet de la corruption systémique, du chômage des jeunes et d’inégalités jugées insupportables. En marge de ces mobilisations, deux soirées ont dégénéré : trois personnes ont été tuées par balles à Lqliaa, près d’Agadir, et deux autres ont été grièvement blessées après avoir été percutées par des fourgons des forces de sécurité à Oujda.
Le 10 octobre, Mohammed VI a prononcé un discours demandant une accélération des réformes sociales. Le gouvernement a annoncé un effort budgétaire de 140 milliards de dirhams (environ 13 milliards d’euros) pour 2026, consacré à la santé et à l’éducation : création de 27 000 postes, rénovation de 90 hôpitaux, nouveaux centres hospitaliers universitaires à Agadir et Laâyoune. Ces annonces ont accompagné la décrue progressive des manifestations, sans éteindre les critiques sur le fossé entre les promesses et la réalité vécue par la jeunesse.
Une jeunesse fracturée entre stades et prisons
Alors que la CAN se déroulait dans des enceintes flambant neuves, près de 900 millions d’euros investis pour la rénovation de six stades, et 470 millions supplémentaires pour le Grand Stade de Casablanca, des milliers de jeunes restaient incarcérés. Le contraste entre la vitrine sportive du royaume et la réalité carcérale de la jeunesse contestataire n’a échappé ni à l’opinion publique marocaine ni aux observateurs internationaux. Un signal négatif pour le Mondial 2030, même si le président de la FIFA Gianni Infantino s’intéresse très peu aux droits humains.
Cinq mois après les premières mobilisations, la répression ne faiblit pas. Les nouvelles arrestations de février 2026 montrent que les autorités ciblent désormais aussi les relais du mouvement à l’étranger et les militants qui s’expriment sur les réseaux sociaux, criminalisant de facto une partie de l’expression politique en ligne. GenZ 212 aura mis en lumière les fractures profondes d’une société marocaine dominée par une élite corrompue.
Pour une génération qui a fait le choix de ne plus se taire, ni les budgets annoncés ni la peur de la prison ne semblent suffire à refermer la parenthèse ouverte à l’automne 2025.






