
À l’ambassade des États-Unis à Madrid, une réunion tenue sous huis clos a rassemblé, dimanche le Maroc, l’Algérie, le Front Polisario et la Mauritanie autour du dossier du Sahara occidental. Pilotée par Massad Boulos, conseiller spécial de Donald Trump, et Michael Waltz, représentant américain à l’ONU, cette séquence diplomatique couronne des mois de navettes au Maghreb où l’émissaire de la Maison-Blanche a systématiquement fait d’Alger sa première escale. La presse espagnole y voit moins une percée qu’une reprise en main méthodique du processus, dans laquelle l’Algérie puissance gazière devenue pivot de la sécurité énergétique européenne, occupe une place centrale.
Madrid, épicentre discret d’une diplomatie sous contrôle américain
La rencontre s’est déroulée dimanche 8 février à l’ambassade des États-Unis à Madrid, dans un huis clos quasi total. El País évoque une réunion placée sous une « loi du silence », imposée par Washington pour éviter toute surinterprétation politique prématurée.
L’Espagne, bien que pays hôte, n’a revendiqué aucun rôle de médiation : Madrid a fourni un terrain logistique neutre, fidèle à sa ligne de stricte neutralité sur un dossier historiquement sensible.
Autour de la table : les ministres des Affaires étrangères du Maroc (Nasser Bourita), de l’Algérie (Ahmed Attaf) et de la Mauritanie, ainsi que le chef de la diplomatie du Front Polisario, en présence de Staffan de Mistura, envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental. Côté américain, Massad Boulos et Michael Waltz ont piloté les échanges. Pour El Independiente, cette configuration confirme que « Washington reprend la main sur un dossier enlisé depuis des années », en privilégiant une approche graduelle plutôt qu’un coup diplomatique.
L’Algérie, pivot incontournable du processus
Dans la lecture espagnole, l’Algérie apparaît comme une partie centrale, et non comme un simple acteur périphérique. Les journaux soulignent que toute tentative de relance crédible du processus onusien passe nécessairement par Alger, compte tenu de son rôle régional et de son soutien constant au principe d’autodétermination.
Le silence officiel d’Attaf observé à l’issue de la réunion est interprété de manière plutôt positive. Cette retenue « traduit une volonté de ne pas griller les étapes », car selon nos sources, les discussions ont porté sur la méthode et le cadre plutôt que sur des concessions immédiates. La posture algérienne, prudente mais engagée, a été perçue comme un facteur de stabilité dans un dialogue encore fragile.
Boulos au Maghreb : une diplomatie de la navette qui commence toujours par Alger
La réunion de Madrid s’inscrit dans une séquence diplomatique minutieusement préparée par Massad Boulos, dont les tournées au Maghreb ont systématiquement placé Alger en tête de programme.
Lors de sa première tournée maghrébine en juillet 2025, l’émissaire de Trump avait débuté par la Tunisie (22 juillet), poursuivi par la Libye (23-24 juillet), avant de faire d’Alger l’étape-clé de son périple (27 juillet). Il y avait été reçu par le président Abdelmadjid Tebboune en personne, en présence du ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf et du ministre de l’Énergie et des Hydrocarbures Mohamed Arkab. Ce n’est qu’ensuite qu’il s’était rendu au Maroc, le 29 juillet, jour même du discours du Trône dans lequel Mohammed VI appelait à un « dialogue fraternel et sincère » avec l’Algérie.
Significativement, c’est à Alger que l’émissaire américain avait consacré le plus de temps, reconnaissant implicitement le rôle central de l’Algérie dans toute résolution du conflit.
En janvier 2026, Boulos a répété le même schéma. Après un passage en Tunisie le 26 janvier, il s’est de nouveau rendu à Alger le 27 janvier pour sa deuxième visite officielle. Il y a de nouveau rencontré le président Tebboune, le ministre Attaf et le ministre Arkab, avec des discussions portant sur le Sahara occidental, la Libye, le Sahel, mais aussi sur les « énormes possibilités de renforcer la coopération commerciale entre les États-Unis et l’Algérie dans le domaine de l’énergie ». Entre ces deux visites, il avait également présidé au Sommet libyen de l’énergie et de l’économie à Tripoli (24-26 janvier), où la Libye a signé un contrat de 20 milliards de dollars avec TotalEnergies et ConocoPhillips.
Ce séquençage n’est pas anodin. En commençant invariablement par Alger, Washington envoie un signal clair : aucune solution durable au Sahara occidental ne saurait se construire sans l’Algérie.
L’Algérie, puissance gazière au cœur de la sécurité énergétique européenne
Le poids diplomatique de l’Algérie dans ce processus ne repose pas uniquement sur son rôle historique de défenseur du droit à l’autodétermination. Il s’appuie aussi sur un levier stratégique majeur : le gaz naturel.
En 2025, l’Algérie s’est imposée comme le deuxième fournisseur de gaz de l’Union européenne par gazoduc, derrière la Norvège et devant la Russie. Elle fournit environ 35 % du gaz naturel de l’Espagne et près de 31 % des importations italiennes via le gazoduc Transmed. Près de 95 % des exportations de GNL algérien ont été dirigées vers l’Europe en 2025. L’Union européenne a même accordé à l’Algérie une dérogation au programme de transparence imposé aux autres fournisseurs, signe de l’importance vitale de cette relation.
Avec l’interdiction progressive du gaz russe prévue par l’UE d’ici 2027, la position de l’Algérie ne peut que se renforcer. Un contrat d’approvisionnement a d’ailleurs été signé en 2025 avec l’entreprise allemande VNG AG, marquant l’entrée d’Alger sur le marché gazier allemand. Les gazoducs Transmed (vers l’Italie, 32,5 milliards de m³ de capacité) et Medgaz (vers l’Espagne, 8 milliards de m³) constituent des artères vitales pour l’approvisionnement énergétique du sud de l’Europe.
Cette centralité énergétique confère à Alger un statut d’interlocuteur incontournable que ni Washington ni les capitales européennes ne peuvent ignorer dans la résolution des conflits régionaux.
Le cadre onusien rappelé, loin des narratifs partisans
Contrairement à certaines lectures très affirmatives venues notamment de Rabat, la grille d’analyse est strictement onusienne. El Païs rappelle que le Sahara occidental demeure, aux yeux des Nations unies, un territoire non autonome dont le statut final doit être déterminé par un processus politique négocié.
Les positions de fond restent connues et inchangées : le Maroc continue de promouvoir son plan d’autonomie ; le Front Polisario défend l’organisation d’un référendum d’autodétermination incluant l’option de l’indépendance ; l’ONU insiste sur une solution « politique, juste, durable et mutuellement acceptable ».
La réunion de Madrid n’a pas tranché ces divergences, mais elle a permis, selon El Confidencial, de « réinstaller un cadre de dialogue crédible après des années d’impasse ».
Une relance prudente, mais lourde d’enjeux
Pour la presse espagnole, l’importance de cette rencontre tient moins à ses annonces qu’à son existence même. Après une longue période de crispation régionale, le fait que toutes les parties aient accepté de se retrouver sous parrainage américain constitue un signal en soi.
Washington semble vouloir avancer pas à pas, en s’appuyant sur l’ONU et sur les acteurs régionaux clés, au premier rang desquels l’Algérie, tout en maintenant l’Espagne dans un rôle volontairement en retrait. Une stratégie qui, vue de Madrid, vise à désamorcer les tensions plutôt qu’à imposer une solution. Le Maroc de son côté doit sortir la tête haute dans une periode de transition au sommet de l’Etat, avec le retrait progressif de Mohammed VI.
Mais au-delà de la rhétorique diplomatique, les enjeux sont aussi crûment économiques. La méthode Boulos, taillée à la mesure de Donald Trump, se résume en une formule : moins d’aide, plus de commerce ; moins de multilatéralisme, plus de deals bilatéraux. En Libye, cette logique a déjà produit un accord de 20 milliards de dollars avec TotalEnergies et ConocoPhillips, adossé à un sommet de l’énergie que Boulos a qualifié de « rampe de lancement pour le retour de la Libye en tant que superpuissance énergétique mondiale ». À Alger, chaque visite de l’émissaire américain inclut un volet hydrocarbures, avec des discussions approfondies avec le ministre de l’Énergie Mohamed Arkab sur les partenariats dans le pétrole, le gaz, les énergies renouvelables et les métaux rares.
Dans la diplomatie trumpienne, les hydrocarbures ne sont pas un sujet annexe : ils sont le carburant même des deals. Et au Maghreb, c’est l’Algérie qui détient les clés de la pompe.



