
La Libye a officialisé, samedi 25 janvier 2026, un accord pétrolier historique avec TotalEnergies et ConocoPhillips. Le contrat, d’une durée de 25 ans, prévoit plus de 20 milliards de dollars d’investissements étrangers pour augmenter la capacité de production de 850 000 barils par jour, via Waha Oil Company, filiale de la National Oil Corporation (NOC). Les revenus nets attendus dépasseraint 376 milliards de dollars sur la durée de l’accord.
Au-delà des chiffres, le fait notable est le changement de paradigme qui s’opère dans le secteur pétrolier libyen. Car derrière cette annonce se profile une réalité moins visible : la mise à l’écart progressive d’un système d’intermédiaires opaques qui, depuis des années, capte une part considérable de la rente pétrolière libyenne.
Le système de troc : une manne pour les sociétés émiraties
Depuis 2021, la Libye avait mis en place un système de troc (barter) pour ses importations de carburants raffinés, échangeant du pétrole brut contre des produits pétroliers. Ce mécanisme, initialement conçu comme une solution d’urgence face aux difficultés de trésorerie de la NOC, a rapidement été détourné de son objectif initial.
Selon un rapport non publié du Bureau d’audit libyen, les importations de carburants via ce système ont atteint 8,5 milliards de dollars en 2023, avec plus de 8 milliards de dollars de pétrole brut exportés en contrepartie. Le commerce était dominé par « huit sociétés nouvellement créées, principalement enregistrées aux Émirats arabes unis, sans historique significatif dans l’industrie pétrolière mondiale », selon les conclusions de l’audit.
Parmi elles, BGN, un trader basé à Dubaï, devenu un acteur incontournable du secteur libyen. L’entreprise, dirigée par Rüya Bayegan, une femme d’affaires turco-serbe, contrôle aujourd’hui la majorité des importations de produits raffinés en Libye. Une autre société, Arkenu, créée en 2023 et liée selon l’ONU à Saddam Haftar, fils du maréchal Khalifa Haftar, a exporté six millions de barils de brut d’une valeur de 460 millions de dollars entre mai et septembre 2024, en dehors du monopole théorique de la NOC.
Ashraf al-Shah, ancien conseiller du Conseil d’État libyen, résume ainsi la logique émiratie : Ils voulaient deux choses : sécuriser les revenus pétroliers pour les deux camps rivaux afin de garantir un équilibre militaire et ainsi une emprise émiratie directe sur le secteur pétrolier libyen. Le système de troc était l’outil : du pétrole libyen échangé contre du carburant émirati. En 2023, quatre sociétés, toutes basées aux EAU,dominaient ces échanges.
La fin du système opaque
Face aux critiques croissantes et à la pression internationale, le procureur général libyen Sideeg al-Sour a ordonné la fin du système de troc début 2025, à la suite d’une enquête du Bureau d’audit. Le système a été officiellement interrompu en mars 2025.
Masoud Suleman, président par intérim de la NOC depuis janvier 2025 après la démission de Farhat Bengdara, considéré comme proche des Émirats, a engagé une politique de réforme. Il a notamment donné instruction aux directeurs de « privilégier les transactions directes avec les raffineries, et non les intermédiaires » et de s’assurer que les ventes respectent les politiques de la compagnie nationale.
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C’est dans ce contexte que l’accord avec TotalEnergies et ConocoPhillips prend tout son sens. En confiant le développement de ses champs pétroliers à deux majors occidentales cotées en bourse et soumises à des obligations de transparence strictes (loi Sapin II pour TotalEnergies, Foreign Corrupt Practices Act pour ConocoPhillips), la Libye opère un retour vers des partenaires institutionnels, au détriment des réseaux opaques qui prospéraient dans les zones grises du commerce pétrolier.
Une dimension géopolitique américaine
La signature de cet accord lors du Libya Energy and Economy Summit à Tripoli, en présence de Massad Boulos, conseiller de Donald Trump pour le Moyen-Orient, n’est pas anodine non plus. Washington cherche manifestement à reprendre pied en Libye, un terrain longtemps délaissé au profit des puissances régionales, Émirats arabes unis, Turquie, Égypte.
L’annonce concomitante d’un protocole d’accord avec Chevron et d’un accord de coopération avec le ministère égyptien du Pétrole confirme cette volonté de réancrage des acteurs traditionnels. Le président par intérim de la NOC a également annoncé que les résultats du premier appel d’offres d’exploration pétrolière depuis plus de 17 ans seraient publiés le 11 février. Il s’agit d’un signal fort adressé aux investisseurs internationaux même si l’instabilité politique impose la plus grande prudence dans les projections.
Un précédent pour le Soudan du Sud ?
La dynamique libyenne pourrait préfigurer ce qui attend le Soudan du Sud, où les mêmes réseaux d’intermédiaires, BGN, Cathay Petroleum, EuroAmerica Energy, ont capturé l’essentiel de la rente pétrolière, comme l’ont documenté nos enquêtes.
Le récent limogeage du vice-président Benjamin Bol Mel et l’arrestation de Deng Lual Wol, l’homme qui contrôlait l’attribution des cargaisons au ministère du Pétrole, signalent qu’une reprise en main est en cours à Juba également. Reste à savoir quand elle aboutira, comme en Libye, à un retour des acteurs institutionnels au détriment des circuits parallèles.



