
En ce début 2026, ENI confirme son statut de premier opérateur pétrolier et gazier sur le continent africain. Entre nouvelles découvertes majeures, montée en puissance du GNL et stratégie de cessions partielles, le groupe dirigé par Claudio Descalzi déploie une vision cohérente qui fait de l’Afrique le cœur de son modèle industriel.
Ce qui distingue ENI, c’est son positionnement très fort en Afrique.La compagnie italienne y est même souvent considérée comme la major occidentale historiquement la plus implantée sur le continent. ENI est présente dans une vingtaine de pays africains, avec des positions importantes en Libye, Angola, Nigeria, Mozambique, Congo, Côte d’Ivoire (projet Baleine), Algérie et Kenya. Cette présence singulière est liée à l’histoire. Fondée en 1953 par Enrico Mattei, la compagnie a, en effet, révolutionné les relations avec les pays producteurs en proposant à l’époque le partage 50/50 des profits, rompant avec les concessions léonines des majors américaines ou européennes.
Deux découvertes majeures en l’espace de quelques semaines
En ce mois de février 2026, ENI a annoncé deux découvertes d’hydrocarbures particulièrement significatives qui illustrent la vitalité de son programme d’exploration africain. En Côte d’Ivoire, le forage du puits Murene South-1X dans le bloc CI-501, à environ 5 000 mètres de profondeur, a permis de confirmer la découverte de Calao South, dans le complexe du canal de Calao. Les estimations préliminaires sont spectaculaires : 5 000 milliards de pieds cubes de gaz et 450 millions de barils de condensats, faisant de ce gisement un potentiel « game-changer » pour le marché énergétique ivoirien.
Simultanément, via sa coentreprise angolaise Azule Energy créée avec BP, ENI a annoncé la découverte du puits Algaita-01 dans le bloc 15/06, situé dans le prolifique bassin du Bas-Congo. Les estimations initiales portent sur 500 millions de barils de pétrole, soulignant le potentiel de croissance des actifs matures de l’Angola. La proximité de ce puits avec l’FPSO Olombendo existant devrait faciliter et accélérer la mise en production.
Ces deux découvertes s’inscrivent dans une stratégie délibérée que le groupe qualifie lui-même de « double exploration » : d’un côté, l’ouverture de nouvelles frontières pétrolières sur des blocs encore vierges ; de l’autre, l’optimisation des réserves à proximité d’infrastructures déjà existantes pour limiter les coûts et les délais de mise en production.
Le GNL, pilier de la stratégie africaine
Au-delà de l’exploration, ENI a engagé une montée en puissance spectaculaire dans le gaz naturel liquéfié. Au Mozambique, le navire Coral Sul FLNG, première installation flottante de liquéfaction en eaux ultra-profondes, a atteint son rythme de production nominal depuis fin 2022. En s’appuyant sur ce succès, ENI et ses partenaires du bloc Area 4 ont engagé le développement d’un second projet FLNG, baptisé Coral Norte, lancé en octobre 2025. Gbreports ENI prévoit par ailleurs d’investir jusqu’à 3 milliards de dollars en contenu local mozambicain sur la durée de vie du projet Coral.
En République du Congo, le projet Congo LNG monte également en puissance. La phase 2, lancée fin 2025, doit porter les exportations de gaz à 4,5 milliards de mètres cubes par an, faisant de Brazzaville un acteur à part entière du marché mondial du GNL. Avec en plus une spécificité de viser le zéro torchage.
L’Afrique du Nord, terrain de jeu stratégique pour sécuriser l’Europe
Si l’Afrique subsaharienne concentre les découvertes les plus spectaculaires, l’Afrique du Nord représente un enjeu tout aussi crucial, directement lié à la sécurité énergétique européenne. Le PDG Claudio Descalzi a annoncé un programme d’investissement de 26 milliards de dollars en Algérie, en Libye et en Égypte sur les quatre prochaines années, avec près de 9 milliards alloués à chacun des deux premiers pays. En Libye, ENI vient d’obtenir la licence d’exploration offshore O1 à l’issue du round de licences 2025, marquant un retour significatif sur un terrain longtemps perturbé par l’instabilité politique.
Ces investissements s’inscrivent dans la logique du Plan Mattei, l’initiative de la présidente du Conseil Giorgia Meloni qui entend faire de l’Italie un hub énergétique entre l’Afrique et l’Europe. ENI figure au premier rang des groupes italiens mobilisés dans cette stratégie, aux côtés d’Enel, Leonardo, Fincantieri et Snam. Stylo24 Le sommet Italie-Afrique tenu à Addis-Abeba en février 2026 a encore renforcé cette dynamique, avec la présence du président angolano João Lourenço et l’élargissement du Plan Mattei à 14 pays partenaires.
Une stratégie financière originale : explorer, valoriser, céder partiellement
Ce qui distingue ENI de ses concurrentes, c’est un modèle financier singulier que Descalzi appelle la « monétisation précoce des découvertes« . Après avoir réalisé une découverte majeure, le groupe cède des participations minoritaires à des partenaires stratégiques, générant ainsi des liquidités qui financent de nouveaux forages. Ce mécanisme a permis à ENI d’encaisser plus de 9 milliards de dollars en quatre ans grâce à ses cessions africaines.
En mars 2025, ENI et Vitol ont annoncé un accord par lequel le négociant pétrolier britannique acquiert une participation de 30% dans le projet Baleine en Côte d’Ivoire et 25% dans Congo LNG, pour un montant total de 1,65 milliard de dollars.
Une transaction qui consolide le partenariat entre les deux groupes, déjà associés au Ghana, et illustre la logique de partage du risque et de la valeur qui guide la politique africaine d’ENI.
Sur le terrain ivoirien, les résultats sont au rendez-vous : la phase 1 du projet Baleine a largement dépassé les objectifs initiaux, avec une production déjà supérieure à 23 000 barils par jour, soit presque le double des 12 000 barils prévus. La phase 2, achevée fin 2024, doit porter ce chiffre au-delà de 60 000 barils par jour, avec une capacité totale à terme de 150 000 barils de pétrole et 200 millions de pieds cubes de gaz par jour.
L’Afrique, cœur stratégique d’ENI
L’ampleur de l’engagement africain d’ENI n’est plus à démontrer. Plus de 50% de la production et des réserves d’hydrocarbures du groupe proviennent désormais du continent africain, et ENI prévoit d’y allouer plus de 50% de ses investissements en amont dans les années à venir. C’est un pari sur la durée, dans un contexte géopolitique mondial où les grandes compagnies pétrolières occidentales se montrent de plus en plus sélectives dans leurs investissements africains. Laissant ainsi le champ libre à ENI pour consolider ses positions.
La Chambre africaine de l’énergie salue cette orientation, estimant que les découvertes en Côte d’Ivoire et en Angola sont des « victoires stratégiques pour le continent » : pour les producteurs émergents, elles accélèrent l’indépendance énergétique ; pour les producteurs matures comme l’Angola, elles garantissent la stabilité fiscale à l’heure où les capitaux mondiaux se font plus frileux.
ENI incarne ainsi une forme de néo-mattéisme pragmatique : moins de rhétorique tiers-mondiste, plus d’ingénierie financière et d’exploration technologique. Avec, en toile de fond, l’ambition de faire de Milan la capitale énergétique du pont Afrique-Europe.



