
Le message se veut clair et rassurant. Dans un communiqué publié lundi 16 février, le Conseil du Café-Cacao a annoncé le maintien du prix d’achat bord champ garanti du cacao à 2 800 F CFA le kilogramme sur l’ensemble du territoire ivoirien. Une décision valable jusqu’au 31 mars 2026, dans le cadre de la campagne principale 2025-2026. Mais derrière cette stabilité affichée, la filière traverse l’une des zones de turbulences les plus sensibles de ces dernières années, entre chute des cours internationaux, blocage de la commercialisation et stocks immobilisés dans les entrepôts.
Un signal politique fort en direction des producteurs
En Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao avec environ 40 % de l’offre planétaire, la fixation d’un prix minimum garanti constitue un pilier central de la politique agricole. Le système, piloté par le Conseil du Café-Cacao, vise à protéger les revenus des quelque deux millions de producteurs et travailleurs dépendant directement de la filière.
En maintenant le prix à 2 800 FCFA/kg, les autorités envoient un signal clair : préserver le pouvoir d’achat des planteurs malgré les secousses du marché mondial. Le communiqué rappelle d’ailleurs les règles strictes encadrant les transactions :
- le paiement intégral doit intervenir dans un délai maximum d’un mois après livraison ;
- tout non-respect du prix minimum ou des délais légaux expose les contrevenants à des sanctions.
Dans un contexte de tensions, cette mise en garde vise notamment certains exportateurs ou intermédiaires tentés de retarder les achats, voire de négocier en dessous du prix officiel.
L’effet ciseaux : prix garanti élevé, marché international en baisse
La difficulté actuelle tient au décalage entre le prix administré et la réalité des marchés financiers. Fin janvier, les cours du cacao à New York sont repassés sous la barre des 4 000 dollars la tonne, après les sommets historiques atteints en 2024 et 2025. Cette correction des prix, liée à une amélioration relative des perspectives d’offre et à des prises de bénéfices sur les marchés à terme, fragilise les opérateurs commerciaux. Certains exportateurs estiment qu’acheter au prix garanti ivoirien revient désormais à vendre à perte à l’international.
Résultat : un blocage partiel de la chaîne commerciale. Selon les estimations, entre 130 000 et 700 000 tonnes de fèves seraient actuellement immobilisées dans les zones de production, ainsi qu’aux ports d’Abidjan et de San Pedro. Ces volumes considérables traduisent une saturation logistique et une tension de trésorerie dans la filière.
Une opération d’enlèvement d’urgence
Face à cette situation, le gouvernement ivoirien a lancé, fin janvier, une opération d’enlèvement des stocks résiduels, sous l’égide du Conseil du Café-Cacao. Environ 123 000 tonnes accumulées en bord de champ sont ciblées. Les objectifs sont multiples :
- décongestionner les zones rurales ;
- faciliter l’acheminement vers les ports ;
- rétablir la liquidité au profit des producteurs ;
- soutenir la dynamique d’exportation.
Cette intervention illustre le rôle structurant de l’État dans la régulation de la filière, un modèle souvent présenté comme plus protecteur que celui d’autres pays producteurs.
Le contraste avec le Ghana
La comparaison avec le voisin ghanéen est éclairante. Confronté à une grave crise de trésorerie et à une dette élevée, le Ghana Cocoa Board (COCOBOD) a récemment revu à la baisse le prix bord champ du cacao au Ghana. Cette décision, motivée par des contraintes budgétaires et des engagements financiers lourds, traduit une approche plus contrainte par les équilibres macroéconomiques. Là où Accra ajuste le prix payé aux planteurs pour préserver la soutenabilité financière de son régulateur, Abidjan choisit, pour l’instant, de maintenir un prix élevé afin de soutenir le revenu rural.
Deux modèles, deux priorités :
- au Ghana : priorité à la stabilisation financière du régulateur ;
- en Côte d’Ivoire : priorité affichée au maintien du revenu producteur, quitte à absorber les tensions à court terme.
Mais cette divergence pose une question stratégique : jusqu’où la Côte d’Ivoire pourra-t-elle soutenir un prix administré supérieur aux capacités du marché mondial ?
Un équilibre fragile
Le maintien du prix à 2 800 FCFA constitue un choix à la fois économique et politique. Le cacao représente près de 15 % du PIB ivoirien et environ 40 % des recettes d’exportation. Toute baisse significative du revenu des planteurs aurait des répercussions sociales majeures dans les régions productrices.
Cependant, si la baisse des cours internationaux se prolonge, l’écart entre prix garanti et prix de marché pourrait devenir difficilement soutenable. Les exportateurs pourraient réduire leurs achats, laissant les stocks continuer à s’accumuler, et la pression financière se déplacer vers les mécanismes de stabilisation mis en place par l’État.
La situation actuelle révèle ainsi les limites structurelles d’un système administré dans un marché mondialisé et volatil. Elle pose également la question de la diversification économique et de la transformation locale du cacao, souvent présentée comme une solution pour capter davantage de valeur ajoutée.
Entre protection sociale et réalités du marché
En maintenant le prix à 2 800 FCFA/kg, la Côte d’Ivoire choisit la stabilité sociale à court terme. Le gouvernement cherche à éviter une crise de confiance chez les producteurs, déjà éprouvés par les aléas climatiques, la volatilité des prix et les difficultés logistiques. Mais cette décision constitue aussi un pari : celui d’un redressement futur des cours ou d’une capacité suffisante du système de régulation à absorber les pertes.
À court terme, le message est rassurant pour les planteurs. À moyen terme, l’équation reste ouverte. La filière cacao, colonne vertébrale de l’économie ivoirienne, se retrouve une nouvelle fois à la croisée des chemins, prise entre impératifs sociaux internes et forces implacables du marché mondial.




