
Après deux années de conflit ouvert, marquées par des saisies d’or, des arrestations et des menaces d’expropriation, Bamako et le géant minier canadien Barrick Gold ont scellé leur réconciliation autour du complexe Loulo-Gounkoto, la plus grande mine d’or du Mali et l’un des actifs les plus rentables du groupe. Le permis d’exploitation de Loulo est renouvelé pour dix ans, sécurisant un actif qui a généré près de 900 millions de dollars de revenus en 2024 et un horizon d’extraction de plus de deux décennies.
Un conflit né du nouveau code minier malien
Les tensions entre Bamako et Barrick trouvent leur origine dans la révision du code minier malien engagée dès janvier 2023, à la suite d’un audit sectoriel mené en 2022 pour augmenter la part de la rente aurifère captée par l’État. L’or représente environ 80 à 85% des recettes d’exportation du Mali et quelque 25% du budget national, ce qui en fait un pilier stratégique des finances publiques.
Promulgué en août 2023, le nouveau code minier permet à l’État et aux acteurs nationaux de détenir jusqu’à 35% des intérêts dans les projets miniers au côté d’un investisseur international, contre 20% au maximum auparavant, tout en relevant les taux de redevances et l’impôt sur les sociétés. Il remet aussi en cause une partie des exonérations fiscales dont bénéficiaient les compagnies étrangères, avec un objectif affiché de 500 millions de dollars de revenus miniers supplémentaires par an pour le budget malien.
Barrick, opérateur principal du complexe Loulo-Gounkoto, détenu à 80% par le groupe et à 20% par l’État malien, a contesté l’application rétroactive de ce nouveau cadre à ses concessions existantes, déclenchant l’un des bras de fer les plus durs qu’ait connu le secteur minier ouest-africain. Le désaccord portait autant sur la fiscalité et les participations que sur la sécurité juridique des investissements déjà consentis.
Une escalade sans précédent entre Bamako et Barrick
L’année 2024 a vu la confrontation atteindre un niveau rarement observé entre un État africain et une major minière cotée à New York et Toronto. En septembre, quatre cadres de Barrick ont été arrêtés et inculpés pour des accusations de malversations financières, signal fort de la volonté des autorités de transition de durcir le ton face aux compagnies qui contestent le nouveau cadre.
En décembre, un mandat d’arrêt a été émis contre Mark Bristow, alors PDG de Barrick, pour blanchiment de capitaux et violation de la réglementation financière de l’UEMOA, une mesure d’une gravité exceptionnelle pour un dirigeant de cette stature. Parallèlement, le gouvernement réclamait environ 500 millions de dollars de taxes impayées et accusait Barrick de ne pas avoir respecté un premier accord conclu en septembre 2024, dans le cadre duquel la compagnie avait versé 85 millions de dollars.
Le conflit a connu son point culminant en janvier 2025. Le 11 janvier, les autorités maliennes ont saisi entre trois et quatre tonnes d’or stockées sur le site de Loulo-Gounkoto, d’une valeur estimée à près de 245 millions de dollars, transportées par hélicoptère vers la Banque Malienne de Solidarité. Trois jours plus tard, Barrick annonçait la suspension de l’ensemble de ses opérations au Mali, faisant planer le risque d’une fermeture prolongée de la plus grande mine d’or du pays.
Blocage diplomatique et changement de direction à la tête de Barrick
Les mois qui ont suivi ont été marqués par une impasse quasi totale, malgré plusieurs tentatives de médiation. En février 2025, Barrick a signé un accord prévoyant le versement de 275 milliards de FCFA, soit environ 438 millions de dollars, au gouvernement malien, mais cet accord n’a jamais été exécuté, le groupe accusant un petit cercle de responsables d’instrumentaliser le dossier à des fins personnelles.
En avril, les autorités ont fermé le bureau de Barrick à Bamako et menacé de placer la mine sous administration provisoire, avant qu’un tribunal malien ne désigne effectivement un administrateur pour reprendre le contrôle du complexe en juin 2025. L’exploitation de la mine n’ont repris qu’en octobre, sous cette administration de substitution, alors que le différend restait pendant devant les juridictions maliennes et les instances d’arbitrage international.
La gestion du dossier malien a finalement coûté son poste à Mark Bristow, qui a démissionné fin septembre 2025 sous la pression d’un conseil d’administration soucieux de sécuriser un actif jugé stratégique. Mark Hill, nommé PDG par intérim, a immédiatement adressé une lettre aux autorités maliennes pour relancer les négociations, signalant une inflexion plus pragmatique dans la stratégie de Barrick au Sahel.
L’accord global de novembre 2025 : sortie de crise négociée
Le 21 novembre 2025, un accord verbal de principe est trouvé entre Bamako et Barrick, ouvrant la voie à un règlement global du contentieux. Le 24 novembre, le groupe canadien annonce officiellement la conclusion d’un accord mettant fin à l’ensemble des différends puis reprend en décembre le contrôle de la mine. Une nouvelle saluée par un bond de son action à un plus haut de treize ans à la Bourse de Toronto.
Les termes de l’accord sont structurants pour les deux parties : toutes les poursuites pénales contre Barrick, ses filiales et ses employés sont abandonnées, les quatre employés détenus depuis 2024 sont libérés, l’administration provisoire est levée et le contrôle opérationnel du complexe Loulo-Gounkoto est restitué au groupe. En contrepartie, les filiales de Barrick retirent les procédures d’arbitrage engagées devant le CIRDI, tribunal du groupe Banque mondiale dédié aux différends entre investisseurs et États.
Sur le plan financier, Barrick s’engage à verser au total 244 milliards de FCFA, soit environ 430 millions de dollars, au Mali : 144 milliards dans les six jours suivant la signature, 50 milliards sous forme de compensations de crédits de TVA et 50 milliards déjà versés l’année précédente. Cet effort financier s’ajoute aux obligations fiscales renforcées issues du nouveau code minier, qui doivent accroître durablement la part des recettes minières perçues par Bamako.
Dix ans de plus pour Loulo et un horizon de 22 ans de production
Le 13 février 2026, le Conseil des ministres malien adopte un décret renouvelant pour dix années supplémentaires le permis d’exploitation de la mine d’or de Loulo, désormais transféré à SOMILO SA, filiale locale de Barrick Mining Corporation. Le permis initial, accordé en 1996 pour trente ans, arrivait à échéance en 2026, et le renouvellement était la condition clé de la réconciliation entre l’État et le groupe canadien.
Dans le cadre de cet accord, la surface d’exploitation passe de 48 à 261 kilomètres carrés, ce qui reflète l’intégration de nouvelles zones d’exploration et de production dans le périmètre de Loulo-Gounkoto. Une nouvelle étude de faisabilité, acceptée par les deux parties, identifie des réserves économiquement viables pour six années d’exploitation à ciel ouvert et seize années d’exploitation souterraine, soit un horizon d’extraction de vingt-deux ans.
La production brute annuelle est projetée à environ 421 000 onces d’or, faisant de Loulo-Gounkoto un pilier durable de la production industrielle malienne. Barrick anticipe une production attribuable de 260 000 à 290 000 onces pour 2026, marquant le retour du complexe dans ses perspectives de production après une année 2025 plombée par le conflit.
Le complexe Loulo-Gounkoto demeure la plus grande mine d’or du Mali et l’actif le plus rentable du portefeuille de Barrick à l’échelle mondiale, avec près de 900 millions de dollars de revenus en 2024. Pour un pays où la production aurifère industrielle a reculé de plus de 20% l’an passé, la normalisation de la situation à Loulo-Gounkoto est un enjeu macroéconomique majeur.
Un précédent pour le nationalisme des ressources en Afrique de l’Ouest
L’accord entre le Mali et Barrick s’inscrit dans une tendance de fond au « nationalisme des ressources » en Afrique de l’Ouest. Les États producteurs d’or, Mali, Burkina Faso, Ghana notamment, durcissent leurs cadres fiscaux et juridiques pour maximiser leur part des revenus miniers à l’heure où les cours de l’or évoluent à des niveaux historiquement élevés.
Le Mali n’est pas un cas isolé : en 2024, l’australien Resolute Mining a accepté de payer environ 160 millions de dollars pour solder un différend fiscal, après la détention de son directeur général lors de discussions à Bamako autour de la mine de Syama. Cette stratégie, combinant audits sectoriels, redressements massifs et pression judiciaire, vise à renégocier en profondeur les termes de la présence des majors sur le territoire malien.
La résolution du conflit avec Barrick montre toutefois que ce nationalisme des ressources tend, au moins pour l’instant, vers des solutions négociées plutôt que vers des expropriations unilatérales. Le Mali obtient des conditions fiscales sensiblement améliorées, un règlement financier massif et une plus grande influence sur la gouvernance minière, tandis que Barrick sécurise l’exploitation de l’un de ses actifs stratégiques pour plus de deux décennies.
Mais dans un contexte de concurrence croissante entre États africains pour attirer les capitaux miniers, Loulo-Gounkoto restera un test grandeur nature de la capacité du Mali à concilier souveraineté économique, sécurité juridique et attractivité pour les investisseurs.




