
Alors qu’elle s’impose comme un partenaire énergétique incontournable pour l’Italie et l’Allemagne, l’Algérie étend son influence vers le sud. Le sommet Tebboune-Tiani du 16 février scelle un rapprochement stratégique avec le Niger et donne le coup d’envoi opérationnel du gazoduc transsaharien, dont les travaux sur le tronçon nigérien seront lancés dès la fin du Ramadan sous la conduite de Sonatrach.
L’Algérie ne regarde plus seulement vers le nord. Déjà premier fournisseur de gaz de l’Italie, engagée dans un partenariat énergétique historique avec l’Allemagne, les premières livraisons de gaz vers Berlin sont prévues en 2026 via le contrat Sonatrach-VNG, et positionnée au cœur du futur corridor d’hydrogène vert SoutH2 vers l’Europe centrale, Alger déploie désormais une stratégie symétrique en direction du Sahel. La rencontre officielle entre le président Abdelmadjid Tebboune et le chef de l’État nigérien Abdourahamane Tiani positionne l’Algérie comme une charnière entre le continent européen et l’Afrique subsaharienne.
L’axe Alger-Niamey au cœur d’une reconfiguration sahélienne
La géopolitique sahélienne a profondément changé. L’émergence de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Niger, le Mali et le Burkina Faso, a redistribué les cartes sécuritaires et diplomatiques de la région. Dans ce nouveau paysage, l’Algérie occupe une position singulière : voisine directe du Niger avec près de 950 kilomètres de frontière commune, elle est aussi le seul acteur régional capable de conjuguer poids diplomatique et militaire, capacité énergétique et économique.
La rencontre d’Alger a permis de réactiver les mécanismes bilatéraux de coordination sécuritaire, notamment le renforcement de la surveillance des frontières, l’intensification du partage de renseignements et l’harmonisation des stratégies de lutte contre le terrorisme. Pour Alger, la stabilisation de son flanc sud demeure un impératif stratégique. Pour Niamey, la coopération avec l’Algérie représente un levier essentiel pour contenir l’insécurité et sécuriser les axes économiques. Pour l’Europe enfin, Alger est le bouclier nécessaire contre le terroisme.
Les deux dirigeants ont également convenu de tourner la page des tensions diplomatiques apparues en 2025 et d’organiser, avant la fin du premier semestre 2026, la réunion de la Haute Commission mixte algéro-nigérienne à Niamey. Des consultations politiques et sectorielles régulières sont prévues afin de maintenir un dialogue permanent sur les dossiers sensibles.
Le gazoduc transsaharien : chaînon manquant de la stratégie nord-sud
C’est sans doute le dossier le plus emblématique de cette convergence. Le gazoduc transsaharien (TSGP), long d’environ 4 200 kilomètres, vise à transporter le gaz nigérian vers l’Europe en passant par le Niger et l’Algérie. Avec un investissement estimé à plus de 13 milliards de dollars et une capacité annuelle potentielle de 30 milliards de mètres cubes, ce projet transformerait l’Algérie en véritable carrefour gazier continental.
Le timing n’est pas anodin. Alger a considérablement renforcé son infrastructure d’exportation vers l’Europe ces dernières années. Le gazoduc TransMed, qui relie déjà l’Algérie à l’Italie, sert de colonne vertébrale au contrat Sonatrach-ENI. il a été renforcé en juillet 2025 par un accord de partage de production de 1,35 milliard de dollars sur 30 ans et acheminera également le gaz algérien vers l’Allemagne dès 2026 via les interconnexions européennes. Le projet SoutH2 Corridor, qui bénéficie du statut de projet d’intérêt commun européen depuis décembre 2025, prévoit quant à lui d’acheminer l’hydrogène vert d’Algérie vers l’Allemagne via la Tunisie, l’Italie et l’Autriche à l’horizon 2030.
Dans cette architecture, le TSGP ajouterait un flux supplémentaire venant du sud, faisant d’Alger le point de convergence entre les ressources subsahariennes et la demande européenne. L’annonce du président Tebboune est sans ambiguïté : « Sonatrach prendra les choses en main et entamera l’installation du pipeline traversant le Niger », les procédures pratiques devant être lancées « immédiatement après le Ramadan ». Le projet s’appuiera sur les infrastructures déjà existantes au Nigeria et en Algérie. En effet, environ 60 % du tracé, soit quelque 2 400 km, sont déjà réalisés. Reste la construction du tronçon nigérien de 841 km, cœur opérationnel du chantier à venir.
Sécuriser le tracé : l’Algérie en première ligne
Le TSGP traverse des zones confrontées à l’activité de groupes armés et aux trafics transfrontaliers . Les deux chefs d’État ont répondu frontalement à ce risque en plaçant la coopération sécuritaire au même rang que la coopération énergétique. « Nous sommes dans la même tranchée », a déclaré Tebboune, assurant que l’Algérie « coopérera avec tous les moyens et toutes les capacités dont elle dispose » en matière de formation militaire, de renseignement et de surveillance des frontières. Le cabinet américain North Africa Risk Consulting (NARCO) avait d’ailleurs qualifié les craintes sécuritaires liées au TSGP d’« exagérées », estimant que sa sécurisation relève d’une logique technique maîtrisable.
L’approche algérienne se veut souveraine : plutôt que de sous-traiter la sécurité à des acteurs extérieurs, Alger et Niamey misent sur un dispositif bilatéral combinant coordination opérationnelle et montée en compétences des forces nigériennes. L’exploration conjointe du bloc pétrolier de Kafra, dans le nord du Niger, supervisée par Sonatrach en partenariat avec la SONIDEP, renforce par ailleurs l’ancrage opérationnel algérien dans la zone et participe à la sécurisation globale du corridor énergétique.
Un corridor commercial Alger-Niamey pour structurer les échanges
Alger et Niamey entendent accélérer l’achèvement de la route transsaharienne, axe routier stratégique reliant l’Algérie au Niger et au Nigeria, conçu pour stimuler les échanges commerciaux et désenclaver les régions sahéliennes. Un projet de liaison transfrontalière par fibre optique a également été mis en avant, visant à améliorer la connectivité numérique et à soutenir la transformation digitale des deux économies.
Les autorités ont en outre décidé de faciliter les échanges commerciaux par la simplification des procédures douanières et administratives, la création de marchés frontaliers organisés et le lancement d’une étude conjointe sur une zone de coopération frontalière intégrée. L’objectif affiché est de structurer un véritable corridor commercial Alger-Niamey capable de dynamiser le commerce intra-africain.
Cette logique de corridor, énergie, transport, numérique, fait écho à la stratégie que l’Algérie déploie vers le nord. Tout comme le gazoduc TransMed et le futur SoutH2 Corridor relient Alger à Rome et Berlin, la route transsaharienne et le TSGP doivent connecter Alger à Niamey et Abuja. L’Algérie se positionne ainsi comme le pivot d’un axe nord-sud structurant, de l’Europe au cœur de l’Afrique.
Formation, jeunesse et entrepreneuriat : le pari du long terme
Enfni, les deux pays ont convenu d’accélérer la finalisation d’accords couvrant des secteurs variés : recherche géologique et minière, micro-entreprises, start-ups, télécommunications, numérisation, culture, jeunesse et sports. Alger s’est engagée à renforcer les programmes de formation universitaire et professionnelle destinés aux étudiants nigériens, ainsi que les échanges techniques dans les domaines stratégiques.
En misant sur l’entrepreneuriat et l’innovation, Alger et Niamey cherchent à diversifier leurs économies respectives, encore largement dépendantes des ressources naturelles. Cette dimension humaine est considérée comme un pilier du partenariat à long terme.
L’Algérie, charnière entre deux mondes
La visite d’Abdourahamane Tiani à Alger et son invitation officielle adressée à Abdelmadjid Tebboune pour se rendre à Niamey illustrent la volonté des deux capitales d’inscrire cette dynamique dans la durée. Mais au-delà du bilatéral, ce sommet s’inscrit dans une reconfiguration plus large du positionnement algérien.
En l’espace de trois ans, l’Algérie a su se rendre indispensable à la sécurité énergétique européenne. L’Italie, devenue son premier partenaire commercial avec près de 15 milliards de dollars d’échanges, a fait d’Alger son fournisseur de gaz numéro un. L’Allemagne, en quête de diversification après la rupture avec le gaz russe, a signé avec Sonatrach des contrats de livraison qui entreront en vigueur cette année. Le dialogue énergétique de haut niveau entre l’Algérie et l’UE, dont la sixième session s’est tenue en février 2026, a réaffirmé le rôle central d’Alger comme fournisseur fiable et durable pour le continent européen.
En se tournant simultanément vers le Sahel, l’Algérie complète cette architecture. Elle n’est plus seulement un exportateur d’énergie vers l’Europe : elle devient une plateforme de connexion entre l’Afrique subsaharienne et le marché européen, capable de canaliser les flux énergétiques, commerciaux et humains dans les deux directions. C’est cette ambition de charnière entre le gaz nigérian et les centrales allemandes, entre les marchés sahéliens et les ports méditerranéens, qui donne au sommet d’Alger sa véritable portée stratégique.



