La Libye, partagée entre une transition politique inexistante et l’aggravation de la traite d’êtres humains


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Drapeau de la Libye
Drapeau de la Libye

Quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye reste enlisée dans une crise multidimensionnelle. Tandis que deux autorités rivales se disputent le pouvoir et que les élections promises demeurent un mirage, un rapport de l’ONU publié le 17 février 2026 décrit une véritable « machine » d’exploitation des migrants, révélant l’ampleur d’un système d’abus profondément enraciné dans le chaos institutionnel du pays.

Depuis la chute du colonel Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye s’enfonce dans une crise qui ne fragilise plus seulement ses institutions, mais atteint désormais l’ensemble du tissu social. Le pays vit une fragmentation politique persistante qui se traduit sur le terrain par l’affrontement de deux autorités rivales : le gouvernement d’unité nationale (GNU) basé à Tripoli, dirigé par le Premier ministre Abdulhamid Dbeibeh et reconnu par l’ONU, et un exécutif parallèle à Benghazi, dans l’Est, contrôlé par le maréchal Khalifa Haftar et ses fils, qui ont étendu leur emprise militaire au sud du pays.

Une fragmentation politique qui paralyse toute transition

Cette rivalité retarde indéfiniment l’organisation d’élections nationales promises depuis des années. Quatre ans après l’échec retentissant du scrutin prévu le 24 décembre 2021, la Libye reste prisonnière d’un système politique fragmenté, incapable de transformer les promesses de transition en réalité institutionnelle. Le cadre juridique des élections demeure enlisé dans les rivalités internes, notamment autour du comité dit « 6+6 », chargé de proposer de nouvelles lois électorales. Si la Haute Commission électorale nationale (HNEC) a évoqué en novembre 2025 la possibilité d’un scrutin présidentiel et législatif à partir d’avril 2026, cette perspective reste suspendue à un accord entre les deux camps, qui paraît plus improbable que jamais.

L’assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi le 3 février 2026 à Zintan, abattu par un commando de quatre hommes armés, a ajouté une onde de choc supplémentaire à ce paysage déjà chaotique. Ses funérailles à Bani Walid ont rassemblé des milliers de partisans, et des analystes estiment que sa mort pourrait modifier les équilibres électoraux en écartant un candidat aussi controversé que populaire parmi les nostalgiques de l’ancien régime.

Cette désagrégation institutionnelle met en péril la gouvernance et se répercute directement sur l’économie du pays. Malgré ses immenses richesses en hydrocarbures, la Libye souffre de la dévaluation du dinar, d’une inflation galopante, de pénuries de carburant et d’une hausse du coût de la vie.

Le risque d’une spirale de la violence

La France a souligné devant le Conseil de sécurité que la détérioration de la situation économique alimentait l’instabilité et qu’il était urgent de parvenir à un accord sur un budget unifié.

Le cessez-le-feu obtenu en octobre 2020 entre le GNU et les forces de Haftar reste fragile. En mai 2025, de violents affrontements ont éclaté à Tripoli entre groupes armés, faisant au moins sept morts et plus de 70 blessés, suivis de manifestations massives contre la détérioration de la sécurité. Les armes restent omniprésentes, la confiance envers les institutions s’amenuise, et la population, excédée par les coupures d’électricité, la flambée des prix et l’absence de perspectives politiques claires, pourrait faire basculer le pays dans une nouvelle spirale de violence.

Les migrants, victimes d’un système d’exploitation enraciné

La fragilité institutionnelle de la Libye alimente un autre versant, plus sombre encore, de cette crise : la prospérité des réseaux criminels transnationaux. Dans un contexte de frontières poreuses et d’institutions fragmentées, le trafic d’armes, de drogue et d’êtres humains connaît une expansion continue.

Un rapport publié mardi 17 février par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) et la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL) décrit un système d’exploitation où les réseaux criminels, parfois liés aux autorités libyennes et à des circuits internationaux, enlèvent, détiennent et exploitent les migrants. Ce rapport, couvrant la période de janvier 2024 à décembre 2025, s’appuie sur des entretiens avec près de cent migrants, réfugiés et demandeurs d’asile originaires de seize pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie du Sud.

Plusieurs dizaines de milliers de victimes

Les victimes sont soumises à des enlèvements, des détentions arbitraires, des violences sexuelles, de l’extorsion, du travail forcé et des formes contemporaines d’esclavage. L’ONU dénonce un « modèle d’exploitation » devenu une « pratique courante, une réalité brutale et normalisée ». Fin 2025, près de 5 000 personnes étaient enfermées dans des centres de détention « officiels », un chiffre que les ONG estiment largement sous-évalué. Le rapport mentionne également l’implication de ressortissants étrangers, notamment soudanais, aux côtés de trafiquants libyens dans ces activités criminelles, en particulier dans les centres de traite de Sabha et d’Al-Zawiya.

La Libye constitue l’un des principaux points de départ en Afrique du Nord pour les migrants qui tentent la traversée de la Méditerranée au péril de leur vie. Entre 2014 et 2025, 33 348 décès et disparitions ont été recensés sur cette route maritime, un bilan probablement sous-estimé. Le rapport dénonce par ailleurs des expulsions collectives vers des zones de conflit, notamment le Soudan.

La situation critique de la Libye, incarnée par la division politique entre le Haut Conseil d’État basé à Tripoli et la Chambre des représentants siégeant à Tobrouk, ne semble pas trouver d’issue. Tant que le vide institutionnel perdurera, il continuera d’offrir aux groupes armés et aux réseaux criminels un terrain propice à la prolifération de tous les trafics, au détriment des populations les plus vulnérables.

Franck Biyidi
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Franck Biyidi est diplômé de l'IRIC (Institut des Relations Internationales du Cameroun) je suis spécialiste des relations internationales au sein de la Francophonie et de l'Union Africaine et de tout ce qui touche la diplomatie en Afrique francophone
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