Libye: foule monstre à l’inhumation en martyr de Saïf al-Islam Kadhafi


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Seif al-Islam Kadhafi

Des scènes de ferveur rarement observées depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi ont marqué les funérailles de son fils Saïf al-Islam à Bani Walid. Entre démonstration populaire, symboles de l’ancien pouvoir et dispositif sécuritaire renforcé, cet hommage massif a fait ressurgir les grandes lignes de fracture au sein de la société libyenne. Plus d’une décennie après 2011, la mémoire du régime déchu continue de nourrir passions, nostalgies et tensions politiques.

Bani Walid, épicentre d’un hommage populaire massif

La disparition brutale de Saïf al-Islam Kadhafi a provoqué une onde de choc à travers la Libye. Ce meurtre a ravivé de profondes fractures politiques et mémorielles. Assassinée à Zintan dans des circonstances encore floues, cette figure centrale de l’ère post-Kadhafi a été inhumée vendredi. L’enterrement a eu lieu à Bani Walid, bastion historique des partisans de l’ancien régime. Malgré un dispositif sécuritaire exceptionnel, des dizaines de milliers de Libyens ont convergé vers la ville. Ils tenaient à assister à des funérailles d’une ampleur rarement observée depuis 2011.

Située à environ 170 kilomètres au sud-est de Tripoli, Bani Walid est considérée comme le fief de la tribu Werfalla. cette localité est longtemps restée fidèle à Mouammar Kadhafi. Dès la veille de l’inhumation, des convois venus de plusieurs régions de l’ouest et du sud du pays ont afflué vers la ville. Les autorités locales ont renforcé les contrôles aux entrées. Elles redoutaient des débordements dans un climat sécuritaire fragile. La cérémonie funéraire s’est déroulée après la prière du vendredi, dans une atmosphère à la fois solennelle et chargée de symboles. Si l’accès au cimetière a été strictement limité aux membres de la famille et à quelques proches, la foule massée aux alentours a transformé l’événement en véritable démonstration populaire.

Une figure transformée en symbole posthume

La présence massive de forces armées, de milices locales et d’unités de sécurité témoigne des craintes d’incidents. Les autorités ont cherché à éviter toute récupération politique immédiate, interdisant officiellement la participation de responsables politiques ou de figures publiques nationales. Malgré ces restrictions, des drapeaux verts, emblèmes de l’ancien régime, ont été brandis par de nombreux participants. Des slogans hostiles à l’OTAN et évoquant la chute du régime en 2011 ont également été scandés, révélant une nostalgie toujours vivace chez une partie de la population.

Pour ses partisans, Saïf al-Islam Kadhafi incarnait l’espoir d’un retour à la stabilité après plus d’une décennie de chaos institutionnel. Longtemps resté en retrait, il avait surpris en annonçant sa candidature à l’élection présidentielle de 2021, finalement annulée. Son assassinat renforce aujourd’hui son image de figure martyre, susceptible de rallier les nostalgiques du régime déchu. Sur les réseaux sociaux, son frère Saadi Kadhafi a qualifié ces funérailles de « référendum populaire », estimant que l’ampleur de la mobilisation démontrait une adhésion toujours forte au nom Kadhafi, malgré les controverses et les accusations internationales.

Assassinat ciblé à Zintan : importantes zones d’ombre

Saïf al-Islam Kadhafi a été tué à son domicile de Zintan par un commando armé non identifié. Selon ses proches, l’attaque aurait été minutieusement préparée, les systèmes de surveillance ayant été neutralisés avant l’exécution. À ce stade, aucune revendication officielle n’a été formulée, alimentant les spéculations sur un règlement de comptes politique ou tribal. Zintan, où il avait été détenu pendant plusieurs années après 2011, demeure une zone sous forte influence de milices armées, illustrant l’extrême fragmentation sécuritaire du pays.

Formé à l’étranger et perçu dans les années 2000 comme un réformateur potentiel, Saïf al-Islam avait tenté de moderniser l’image du régime libyen. Cette posture s’est effondrée lors du soulèvement de 2011. Il s’était exprimé avec virulence contre les manifestants, devenant l’un des visages de la répression. Il était recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité. Par la suite, il avait été condamné à mort par un tribunal libyen en 2015. C’est après qu’il a bénéficié d’une amnistie controversée. Sa situation juridique est restée floue jusqu’à sa mort, symbole des impasses judiciaires libyennes.

Une Libye toujours prisonnière de ses divisions

L’assassinat de Saïf al-Islam intervient dans un contexte de blocage politique chronique. Le pays reste divisé entre deux autorités rivales. D’un côté, le gouvernement d’unité nationale à Tripoli, reconnu par l’ONU. De l’autre, une administration parallèle à l’Est, soutenue par le maréchal Khalifa Haftar. Dans cet environnement instable, les assassinats ciblés et les luttes d’influence armées sont devenus récurrents.

Pour de nombreux observateurs, la mort du fils Kadhafi pourrait raviver les tensions entre factions. En plus de renforcer les discours identitaires et tribaux, au détriment d’un processus de réconciliation nationale déjà fragile. Au-delà de l’émotion suscitée par ses funérailles, la disparition de Saïf al-Islam pose une question centrale : celle de l’avenir politique d’un pays incapable de tourner la page de son passé.

Malick Hamid
Je suis passionné de l’actualité autour des pays d’Afrique du Nord ainsi que leurs relations avec des États de l’Union Européenne.
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