
Réfugié dans un pays tenu secret, un ancien haut responsable du renseignement marocain livre au Canard enchaîné un témoignage sur plusieurs affaires impliquant Rabat. Ses accusations visent Abdellatif Hammouchi et Fouad Ali El Himma, deux piliers du régime de Mohammed VI, et portent aussi bien sur la crise migratoire de Ceuta que sur l’usage du logiciel espion Pegasus, qu’il dit avoir vu déployer contre des chefs d’État africains dès 2018.
Dans son édition du 9 septembre, Le Canard enchaîné publie les confidences de Mehdi Hijaouy, présenté comme l’ancien numéro deux de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le renseignement extérieur marocain. Il aurait ensuite conseillé, à partir de 2017 jusqu’en 2023, Fouad Ali El Himma, principal conseiller de Mohammed VI, sur les questions de sécurité.
Présenté par Le Monde comme un ancien haut responsable de la DGED ayant servi jusqu’en 2014 et dirigé le centre d’instruction du Service Action, Medhi Hijaouy est visé depuis septembre 2024 par un mandat d’arrêt international pour escroquerie et facilitation d’émigration illégale, il dénonce, par l’intermédiaire de ses avocats William Bourdon et Vincent Brengarth, une procédure politique.
Ceuta : l’accusation remonte jusqu’au Palais
Premier axe de ses accusations, l’arrivée massive de 80 000 migrants à Ceuta les 30 et 31 juillet 2026. Mehdi Hijaouy dit disposer d’informations sur une manœuvre conduite par Abdellatif Hammouchi, à la tête de la DGSN et de la DGST, et par Fouad Ali El Himma, surnommé le « vice-roi » par la presse marocaine et considéré comme l’homme le plus influent du Palais après le roi.
L’accusation va plus loin que le rapport du Centre national espagnol de l’immigration et des frontières remis à la justice, qui décrit une opération planifiée, un déploiement marocain anormalement faible et une « totale permissivité » des forces de sécurité, sans toutefois identifier de commanditaires ni mettre en cause officièlement le gouvernement marocain. Des témoignages et des images montrent par ailleurs des agents marocains dirigeant des migrants vers certains points de passage.
Hijaouy, lui, désigne directement le tandem El Himma-Hammouchi car un mouvement d’une telle ampleur, dans une zone aussi surveillée, n’aurait selon lui pas pu se produire à leur insu. Son témoignage ne constitue pas une preuve matérielle, mais il renforce les interrogations sur le rôle de l’appareil sécuritaire marocain dans une crise qui a profondément déstabilisé l’Espagne.
Pegasus : des détails inédits sur l’arrivée du logiciel au Maroc
Vient ensuite l’arrivée de Pegasus au Maroc. Selon l’ancien espion, des techniciens de la société israélienne NSO Group ont présenté le logiciel à Abdellatif Hammouchi, à Rabat, en février 2017 et le responsable marocain aurait demandé à le tester d’abord sur son propre téléphone, avant de se dire conquis par la démonstration.
Dans le récit qu’il livre en parallèle à Ignacio Cembrero, dans El Confidencial, Hijaouy va jusqu’à citer nommément deux chefs d’État parmi les victimes qu’il attribue à la DGST d’Hammouchi. Le président français Emmanuel Macron, comme cela avait évoqué lors de la transmission de son courrier personnel de reconnaissance du Sahara occiental, et le chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez — ce dernier nom ne figurant pas dans les révélations françaises du Canard enchaîné, ce qui suggère que l’ex-espion a livré des versions élargies selon ses interlocuteurs.
« Les affirmations de l’ancien espion présentent une réelle cohérence opérationnelle », estime, sous couvert d’anonymat, un spécialiste européen de la cybersurveillance ayant travaillé sur plusieurs dossiers Pegasus en Afrique. « Nous savions déjà que NSO avait organisé des démonstrations de Pegasus à Rabat en 2017, c’est confirmé par une note de la DGSE française, et que le client marocain était désigné sous le nom de code “Morgan”. Ce que son témoignage apporte, c’est l’identité du décideur présumé, le test du logiciel sur son propre téléphone et son possible emploi contre des dirigeants africains. Ces trois éléments sont crédibles sur le plan opérationnel, mais ils nécessitent encore des preuves techniques ou documentaires. » précise-t-il.
Des chefs d’État africains espionnés ?
Les autorités marocaines l’auraient ensuite déployé lors du sommet extraordinaire de l’Union africaine tenu à Kigali en mars 2018, en ciblant des chefs d’État africains. Il s’agit d’un usage jamais documenté jusqu’ici avec une telle précision, et qui repose à ce stade sur les seules déclarations de Hijaouy, mais cette révélation peut fortement perturber les relations entre le Maroc et plusieurs de ses alliés. Si elle se confirme, cette date recule de plusieurs années les révélations de 2021 sur les cibles européennes de Pegasus, et replacerait des dirigeants africains parmi les toutes premières victimes présumées du logiciel.
Ces affirmations rejoignent les investigations menées depuis 2021 par Forbidden Stories et Amnesty International, qui avaient recensé les numéros d’Emmanuel Macron, d’Édouard Philippe, de l’actuel premier ministre française Sébastien Lecornu et de plusieurs responsables politiques parmi les cibles potentielles d’un utilisateur attribué au Maroc. La présence d’un numéro sur cette liste ne prouve systématiquement une infection, même si des traces de Pegasus ont depuis été retrouvées sur les téléphones de plusieurs responsables français. Pour notre expert sécurité, « Il faut distinguer trois niveaux, d’abord la sélection d’un numéro, puis la tentative d’infection et enfin l’infection effective du téléphone. Seule une analyse forensique de l’appareil permet généralement d’établir le dernier stade. »
Rabat a toujours nié avoir utilisé Pegasus pour espionner des personnalités étrangères et le dossier avance très doucement devant la justice, aucun pays ne souhaitant révéler qu’il a pu être espionné et que des secrets sur ses personnalités politique puissent ainsi être aux mains du maroc. Face à ce démenti, Hijaouy affirme que les responsables marocains étaient prêts à placer sous surveillance toute cible jugée utile.
L’affaire Moumni replace la France au centre du dossier
Le témoignage prend une tournure plus personnelle avec l’affaire Zakaria Moumni. Arrêté à Rabat en septembre 2010, l’ancien champion du monde de kick-boxing affirme avoir été conduit au centre de détention de Témara et torturé. Hijaouy assure l’avoir vu arriver ensuite dans les locaux de la police judiciaire, le visage tuméfié et tenant difficilement debout.
Il apporte ainsi un nouveau témoignage à un dossier ancien. En 2022, le Canada a accordé le statut de réfugié à Zakaria Moumni, la commission canadienne ayant estimé que les autorités françaises, pourtant informées des menaces qu’il subissait, n’avaient pas manifesté une volonté suffisante de le protéger.
L’affaire avait déjà provoqué, en 2014, une grave crise diplomatique après la tentative de la justice française d’entendre Abdellatif Hammouchi, entrainant un protocole additionnel à la convention d’entraide judiciaire franco-marocaine ensuite signé en 2015. Dix ans plus tard, en 2024, Hammouchi recevait la Médaille d’honneur d’or de la Police nationale française, officiellement pour sa contribution à la coopération sécuritaire et à la préparation des Jeux olympiques. Il a été fait officier de la Légion d’honneur en juin 2025.
Les accusations de Mehdi Hijaouy n’ont pour l’instant d’autre source que lui-même, et l’homme a par ailleurs des comptes à régler avec Rabat. Elles s’appuient toutefois sur son passage dans l’appareil sécuritaire marocain, sur les poursuites dont il fait l’objet et sur les pressions documentées subies par son entourage. En visant directement El Himma et Hammouchi, elles relancent la question de la relation qu’entretient la France avec les services marocains, alors que leur coopération sécuritaire n’a cessé de se renforcer depuis 2015.




