Ceuta : ce que dit vraiment le rapport de police espagnol, en 55 pages


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Ceuta le rapport policier qui change la lecture de la crise
Montage éditorial associant une scène de l’entrée massive à Ceuta et la couverture du rapport du CENIF transmis à la justice espagnole.

Le rapport de la police espagnole sur l’entrée massive des 30 et 31 juillet 2026 à Ceuta est cité de toutes parts depuis sa révélation, mais rarement lu. Afrik.com a consulté l’intégralité du document remis à l’Audience nationale. Il décrit une mobilisation préparée sur les réseaux sociaux et relayée sur le terrain, dans un contexte de passivité des forces de sécurité marocaines. Il met aussi hors de cause les réseaux de passeurs, s’interroge sur une porte ouverte côté espagnol et ne parvient pas à identifier les commanditaires de l’opération.

À Ceuta, la crise migratoire de la fin juillet prend désormais une dimension judiciaire et géopolitique. Un rapport de 55 pages du Centre national de l’immigration et des frontières, le CENIF, dont les données de référence s’arrêtent au 26 août, estime que l’arrivée massive des 30 et 31 juillet ne peut s’expliquer par une mobilisation improvisée de candidats à l’exil. Selon les policiers, la migration aurait servi de couverture à une opération destinée à provoquer l’effondrement du dispositif frontalier espagnol.

Le document a été remis à la magistrate María Tardón, de la section d’instruction du Tribunal central d’instance de l’Audience nationale qui l’avait réclamé. Les policiers y répondent à quatre questions : le mouvement a-t-il été organisé, les réseaux criminels y ont-ils pris part, des alertes avaient-elles été émises, et la frontière a-t-elle été affaiblie de façon délibérée.

Sur le premier point, la réponse du CENIF est catégorique. Ce qui s’est passé à Ceuta ne serait ni « occasionnel » ni « spontané », mais le résultat d’un processus comprenant un avant, un pendant et un après. La police espagnole évoque une planification préalable et une campagne numérique structurée, appuyées par des relais sur le terrain, sous une direction dont l’identité demeure inconnue à ce stade.

Entre 75 000 et 85 000 entrées selon le CENIF

L’ampleur exacte du mouvement reste difficile à établir. Le rapport souligne lui-même qu’aucun comptage fiable n’a pu être réalisé, en raison de l’effondrement du contrôle frontalier et des flux simultanés d’entrée et de retour vers le Maroc.

La Guardia Civil avait initialement avancé le chiffre de 49 200 passages. Le président de la ville autonome de Ceuta a ensuite parlé de 78 000 personnes, le ministre espagnol de l’Intérieur de 72 000 entrées. Le CENIF retient pour sa part une fourchette de 75 000 à 85 000 passages en une dizaine d’heures, extrapolée à partir d’un décompte de 20 000 personnes relevé sur une seule image aérienne du secteur.

La très grande majorité des personnes seraient toutefois reparties volontairement vers le Maroc. Le rapport évalue les retours entre 65 000 et 75 000 et estime que 5 000 à 10 000 migrants sont restés dans l’enclave espagnole. Fin août, les autorités espagnoles situaient encore leur nombre entre 5 000 et 8 000. Madrid avait alors demandé l’aide de Frontex pour accélérer leur identification et leur prise en charge.

Le bilan humain reste incertain. Les autorités espagnoles ont recensé 82 corps dans leurs eaux, tandis que le Maroc a confirmé 14 décès supplémentaires. Cette catastrophe aurait ainsi fait au moins 96 morts, sans certitude que toutes les disparitions aient été recensées.

Trois vagues pour saturer la frontière

Le CENIF distingue trois vagues successives, correspondant chacune à un profil particulier.
La première, observée jusqu’au milieu de la matinée du 30 juillet, aurait été composée presque exclusivement de jeunes Marocains âgés de 15 à 25 ans, parmi lesquels une proportion importante de mineurs. Beaucoup portaient des combinaisons en néoprène, des palmes ou des objets facilitant la flottaison. Ils contournaient à la nage la digue du Tarajal, entre la plage de Fnideq, au Maroc, et celle de Ceuta.

Illustration rapport CENEF 2
Illustration rapport CENEF 2

Le nombre de nageurs aurait rapidement contraint les forces espagnoles à mobiliser une partie de leurs moyens pour éviter des noyades. Les personnes parvenues sur la plage étaient conduites vers un espace fermé, bientôt saturé. Face à l’accumulation de la foule, une porte métallique a été ouverte vers 11 heures, ce qui a rendu l’accès à Ceuta beaucoup plus facile et alimenté le message selon lequel la frontière était ouverte. Le rapport attribue cette ouverture à la Guardia Civil sans en tirer de conclusion pénale, mais estime nécessaire d’établir qui a pris cette décision et pourquoi.

Une deuxième vague, entre la fin de la matinée et 22 heures, aurait réuni des profils très différents avec des adultes jusqu’à quarante ans, femmes, familles entières et enfants en bas âge, soit 18 à 25 % du total selon les estimations policières. Pour les auteurs du rapport, cette évolution serait colontair car la présence de familles aurait réduit la possibilité, pour les forces espagnoles, d’employer des moyens coercitifs afin de reprendre le contrôle de la frontière.

Une progression tactique

À partir de 22 heures le 30 juillet et durant la journée du 31, le profil aurait de nouveau été celui de jeunes hommes marocains équipés pour une traversée à la nage.

Les policiers décrivent une progression tactique. La première vague aurait servi à détourner les moyens espagnols vers le sauvetage et à saturer les capacités d’accueil. La deuxième aurait rendu toute reprise en main par la force très difficile. Cette lecture reste celle du CENIF et n’a pas encore été validée par une enquête judiciaire contradictoire.

Une mobilisation préparée sur les réseaux sociaux

Le rapport consacre une place importante à la préparation numérique de l’opération. Les premiers appels auraient circulé sur Facebook, Instagram et TikTok avant d’être relayés dans des groupes WhatsApp fermés.

Les messages les plus généraux annonçaient un « assaut » le 30 juillet. D’autres fournissaient des indications précises sur les moyens de transport pour rejoindre Tanger, M’Diq ou Fnideq, la constitution de petits groupes et le chemin à suivre jusqu’à la frontière. Une fois la porte ouverte, des publications appelaient les participants à gagner immédiatement Castillejos, le nom espagnol de Fnideq, en affirmant que la frontière était ouverte.

Le nombre de messages suivis par les policiers serait passé de quelques dizaines par jour à 344 le 28 juillet, 1 341 le 29 et 1 974 le 30 juillet, soit une hausse de plus de 3 300 % par rapport au maximum enregistré avant le 28. Le CENIF estime que cette montée en puissance très rapide répond à une méthode de viralisation construite pour mobiliser un grand nombre de personnes tout en retardant la détection de la campagne.

Plusieurs informations auraient été déformées pour renforcer l’appel. Un arrêt de la Cour suprême espagnole aurait été résumé par l’affirmation selon laquelle une personne entrant à la nage ne pouvait pas être immédiatement refoulée. La récente régularisation extraordinaire de migrants en Espagne, pourtant close, aurait été présentée comme la garantie qu’un étranger finirait nécessairement par obtenir des papiers.

La date du 30 juillet coïncidait par ailleurs avec la fête du Trône au Maroc. La présence de Mohammed VI et de responsables du royaume à Rincón et M’Diq aurait alimenté l’idée que les forces de sécurité marocaines étaient mobilisées autour des cérémonies et que la frontière se trouvait moins surveillée.

La piste des réseaux criminels écartée

Le rapport écarte une organisation de l’opération par les réseaux de passeurs. Cette conclusion contredit frontalement la version défendue par Rabat dès le 30 juillet, lorsque les autorités marocaines avaient imputé l’entrée massive à des bandes criminelles tout en saluant une coopération « exemplaire » avec l’Espagne, une lecture alors largement relayée par la presse marocaine.

Le CENIF estime que les cinq principales organisations spécialisées dans les traversées clandestines entre le Maroc et l’Espagne ne pourraient transporter ensemble que 200 à 300 personnes par jour.

Aucun message intercepté ne montrerait ces organisations encourageant ou préparant la mobilisation des 30 et 31 juillet. Le passage presque gratuit de dizaines de milliers de personnes serait même contraire à leur modèle économique, fondé sur des tarifs qui s’établissaient jusque-là entre 12 000 et 20 000 euros pour rejoindre la péninsule depuis le Maroc.

La « permissivité » des forces marocaines en question

La partie la plus sensible du rapport concerne l’attitude des forces de sécurité marocaines. Le CENIF décrit une présence policière et militaire particulièrement réduite autour de la plage de Fnideq et de la digue du Tarajal, y compris sur les routes et les ronds-points menant à la frontière.

Des migrants interrogés auraient affirmé que des agents marocains ne s’étaient pas contentés de rester passifs, certains leur auraient indiqué de passer par l’eau et les auraient orientés vers la digue. Des images analysées par la police montreraient également des agents en uniforme organisant des flux de personnes ou facilitant le passage de véhicules. Dans ses conclusions, le rapport parle d’un « guidage actif » de la foule vers les points de passage.

Le document mentionne aussi des hommes en civil, âgés approximativement de 30 à 50 ans, qui se distinguaient de la foule par leur comportement. Certains observaient les déplacements, filmaient, téléphonaient en permanence ou semblaient donner des instructions, parfois aux agents en uniforme eux-mêmes. Le CENIF les présente comme de possibles « agents dynamisateurs », sans être en mesure de les identifier formellement.

Le contraste avec le 15 août nourrit les soupçons des enquêteurs. Une nouvelle tentative d’entrée avait été annoncée ce jour-là sur les réseaux sociaux. Les autorités marocaines avaient alors déployé un important dispositif et arrêté 294 personnes, dont 248 ressortissants subsahariens, avant qu’elles puissent atteindre la frontière. Pour le CENIF, cet épisode montre que le Maroc disposait des moyens nécessaires pour empêcher une mobilisation lorsqu’il décidait de les employer.

Une opération planifiée, mais sans commanditaire identifié

Le rapport classe les acteurs présumés en cinq niveaux : les personnes franchissant la frontière, les diffuseurs des messages, les organisateurs présents sur le terrain, les planificateurs et, enfin, la direction de l’opération.

Les policiers affirment pouvoir documenter les trois premiers niveaux, mais reconnaissent ne pas être en mesure d’identifier les responsables des deux derniers. Aucun gouvernement, service de renseignement, organisme public ou individu n’est donc formellement désigné comme commanditaire.

Cette limite a été soulignée par la direction de la Police nationale après la révélation du document. Le directeur général de la police, Francisco Pardo, a fait valoir qu’aucun rapport ne permet d’attribuer au Maroc la « planification ou l’exécution » de l’entrée massive. Ces précisions n’effacent cependant pas les passages du rapport consacrés au rôle de certains agents marocains et au « guidage actif » de la foule.

L’affaire met aussi Madrid dans une position inconfortable. Une communication de la brigade provinciale des étrangers et des frontières de Ceuta avait signalé dès le 27 juillet un risque d’entrée massive à la nage, avant une première alerte du CENIF diffusée le 29 aux postes frontières de Ceuta et Melilla. La direction de la police répond qu’il s’agissait d’un avertissement de risque fréquent, sans mention d’une entrée massive le lendemain.

L’Audience nationale devra désormais déterminer si les indices rassemblés justifient une enquête plus large. Le document ne démontre pas que Rabat a conçu l’opération, mais il rend difficile de s’en tenir à la description d’une ruée migratoire née sur les réseaux sociaux. Sa révélation a par ailleurs ouvert une crise interne à Madrid. Le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a réclamé des explications à la direction de la police sur un rapport dont sa hiérarchie affirme n’avoir pas eu connaissance avant sa transmission à la justice.

Rapport CENEF illustration
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Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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