Ceuta : pourquoi Rabat refuse de rapatrier les corps des migrants marocains


Lecture 4 min.
Au cimetière musulman de Sidi Embarek, à Ceuta, des tombes numérotées rappellent le sort de migrants morts en tentant de rejoindre l’enclave espagnole. Plusieurs familles marocaines cherchent encore à rapatrier les corps de leurs proches.
Au cimetière musulman de Sidi Embarek, à Ceuta, des tombes numérotées rappellent le sort de migrants morts en tentant de rejoindre l’enclave espagnole. Plusieurs familles marocaines cherchent encore à rapatrier les corps de leurs proches.

Un mois après la tragédie migratoire de Ceuta, des dizaines de corps reposent dans le cimetière musulman de Sidi Embarek. Plusieurs victimes ont pourtant été formellement identifiées, et leurs familles marocaines réclament leur retour. Rabat conditionne désormais l’acceptation des dépouilles à un accord global incluant le sort des milliers de mineurs marocains toujours bloqués dans l’enclave espagnole.

Younes doit être enterré ce mercredi à Ceuta. Ce jeune Marocain de 19 ans est mort le 30 juillet en tentant de rejoindre l’enclave espagnole à la nage, en compagnie de son frère et de sa sœur, qui ont survécu. Son corps a été identifié grâce à ses empreintes digitales, déjà enregistrées lors d’un précédent passage comme mineur isolé à Ceuta. Sa famille, installée à quelques kilomètres de là, à Castillejos, espérait le récupérer pour l’enterrer près de la maison familiale. Selon Cadena SER, qui a recueilli le témoignage des proches, ce rapatriement s’est heurté au refus des autorités marocaines.

Des corps bloqués à la frontière malgré des démarches abouties

Cadena SER poursuit en epliquant que plusieurs autres familles marocaines ont engagé des démarches similaires pour rapatrier leurs proches, certaines avec l’accord initial d’autorités municipales marocaines. Le 20 août, le corps de Mohamed Said Arif, un jeune homme de 21 ans dont l’identité avait été confirmée par la Guardia Civil, était arrivé jusqu’au poste-frontière du Tarajal avec l’ensemble des documents requis. Les autorités marocaines ont refusé au dernier moment d’autoriser son entrée, sans fournir d’explication officielle, obligeant le corbillard à rebrousser chemin vers Ceuta.

D’autres corps, pourtant identifiés par empreintes digitales ou par ADN, attendent depuis plusieurs semaines dans la morgue provisoire installée à l’ancien hôpital militaire de Ceuta.

Neuf identités confirmées sur 82 corps

Les autorités espagnoles ont récupéré 82 corps en mer au large de Ceuta après l’entrée massive des 30 et 31 juillet. Neuf personnes ont pu être identifiées, par empreintes digitales ou par analyse ADN, rapporte l’Institut de médecine légale de Ceuta. Les inhumations collectives ont commencé le 21 août au cimetière musulman de Sidi Embarek, avec 18 corps, suivis de 12 autres le lendemain et plus d’une quarantaine de dépouilles y reposaient quelques jours plus tard, sur un total attendu proche de 90. Chaque tombe porte un numéro destiné à permettre une éventuelle exhumation, et les corps sont enterrés selon le rite musulman, orientés vers La Mecque.

Le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, affirme que son pays ne dispose toujours pas des dossiers médico-légaux nécessaires pour confirmer la nationalité des défunts. Il refuse par ailleurs de mettre en place un dispositif de prélèvement ADN auprès des familles marocaines de disparus, renvoyant cette responsabilité à l’Espagne. Une façon de mettre la pression sur le gouvernement espagnol tout en refusant toute responsabilité.

Le Maroc veut récupérer ses mineurs

Interrogé par la chaîne Al Arabiya, Abdellatif Ouahbi a précisé la position de son gouvernement expliquant que le Maroc n’acceptera de rapatrier les corps des personnes décédées que dans le cadre d’un accord plus large, incluant le retour des quelque 2 500 mineurs marocains toujours présents à Ceuta. « Nous ne séparons pas les vivants des morts », a-t-il résumé. Le ministre avait d’abord conditionné la remise des corps à la seule transmission des dossiers par l’Espagne mais il y a depuis ajouté celle des mineurs non accompagnés. L’Espagne ne peut cependant pas forcer le retour de ces jeunes migrants dans un pays qu’ils ont cherché à fuit malgré les risque de noyade sans aucune garantie sur le traitement qui leur sera réservé à leur arrivée.

Une ONG marocaine dénonce des atteintes à la dignité des familles

L’Association marocaine des droits humains a demandé que toutes les possibilités d’identification soient épuisées avant toute inhumation, et a appelé les autorités marocaines à permettre aux familles de récupérer les dépouilles. L’ONG marocaine accuse en outre les autorités de Ceuta d’avoir réparti les enterrements selon l’origine perçue des victimes, les corps d’apparence subsaharienne étant orientés vers un cimetière catholique distinct de Sidi Embarek, une pratique que Ceuta a démentie.

Pour les familles qui, comme celle de Younes, vivent à quelques kilomètres seulement de la frontière, l’attente se prolonge. Les autorités espagnoles affirment avoir rempli toutes les conditions requises pour les rapatriements mais Rabat ne semble pas vouloir faciliter les choses. Une façon pour le maroc de punir les familles de ceux qui ont tenté la traversée afin de dissuader d’autres tentatives.

Zainab Musa
LIRE LA BIO
Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
Newsletter Source préférée