
La sécheresse de l’été 2026 a poussé la grande distribution à afficher son soutien aux maraîchers français. Dans le rayon des tomates cerises, Carrefour a corrigé fin août un mécanisme de marge qui favorisait la barquette importée au détriment des tomates françaises. Mais cela n’a pas résolu la question des tomates cultivées à Dakhla, au Sahara occidental, pour lesquelles l’Union européenne impose depuis fin 2025 des appellations régionales marocaines. Bruxelles y voit un progrès pour l’information du consommateur, ses détracteurs et les agriculteurs français ou espagnols un contournement de la Cour de justice. Enquête au coeur d’un système opaque.
Le 14 août 2026, Carrefour et Coopérative U ont annoncé des mesures exceptionnelles en faveur des filières de fruits et légumes frappées par la sécheresse avec davantage de souplesse sur le calibre et l’aspect des produits, une réduction des délais de paiement et, dans certains cas, la révision des prix d’achat. Quatre jours plus tard, les enseignes réunies au sein de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) ont pris trois engagements communs : adapter les conditions d’agréage, faire de l’origine France une priorité lorsqu’elle est disponible et maintenir le dialogue avec les producteurs.
Le contexte justifie cette mobilisation. Dès la fin juillet, Légumes de France évoquait des milliers de tonnes perdues et, pour certaines productions, jusqu’à 50 % des volumes annuels. Les fortes chaleurs ont aussi contribué à tendre les prix de plusieurs légumes. Mais le cas de la tomate cerise montre que les déclarations de soutien à la « Ferme France » se heurtent rapidement aux réalités de la marge, du prix psychologique et du référencement en magasin.
La barquette française d’abord pénalisée par les marges
Le spécialiste de la grande distribution Olivier Dauvers en a donné une illustration précise le 23 août. La barquette française dite « souveraine », conçue pour être vendue 1,29 euro les 250 grammes, était achetée 1,05 euro par les entrepôts de proximité de Carrefour, puis cédée 1,14 euro hors taxes aux magasins City, Contact ou Express. Le prix étant déjà imprimé sur l’emballage, la marge du commerçant tombait sous les 7 %. La barquette Azura importée, achetée 0,80 euro et vendue 0,99 euro, laissait une marge presque deux fois supérieure. Un exploitant de Carrefour Contact avait résumé l’équation à Olivier Dauvers : « Mon patriotisme me rapporte 6 points de marge, mon pragmatisme marocain 14. »
Trois jours plus tard, Carrefour a cédé. Le 26 août, Alexandre Bompard confirmait au même journaliste une baisse du prix de cession aux magasins de proximité, également annoncée par Benoît Soury, responsable du format, sur LinkedIn. La nouvelle équation doit préserver 22 centimes de marge brute sur la barquette française, soit trois centimes de plus que sur l’Azura. Le désavantage a donc été corrigé au niveau de l’entrepôt, au prix d’un renoncement de marge du franchiseur.
Les distributeurs appliquent des politiques différentes
Sa traduction en rayon reste à établir. Sous le billet annonçant la mesure, un commentateur se présentant comme franchisé Carrefour Express écrivait le 29 août que les marges constatées dans son magasin restaient de 14 centimes sur l’Azura et de 15 centimes sur la française, et que l’annonce ne concernait manifestement pas son format. Un autre rapportait, deux jours plus tôt, qu’un gérant de Carrefour City justifiait l’absence de la barquette française par une rotation trop faible et par l’impossibilité de tenir deux références sur un linéaire réduit. Ces témoignages non vérifiés ne valent pas mesure, mais ils recoupent ce que la filière observe depuis un an.
Le phénomène dépasse d’ailleurs une enseigne. Le 10 août, Olivier Dauvers relevait à Bordeaux qu’Auchan facturait la barquette souveraine 1,39 euro au lieu des 1,29 euro admis par la majorité des enseignes. Leclerc, de son côté, ne référence que marginalement la souveraine mais propose sous marque de distributeur une barquette française de 200 grammes à 0,99 euro, qui offre au client une alternative au même prix que la marocaine. Le 26 mai 2026, l’Association d’organisations de producteurs Tomates et Concombres de France avait déclaré sa première crise de marché de la saison, visant à la fois le maintien des importations en pleine production nationale et des politiques d’enseignes très inégales.
L’« effet Perpignan » et la mesure réelle de la pression
La concurrence des tomates importées est difficile à évaluer à partir des seules statistiques françaises. Le rapport publié en janvier 2025 par le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) relève qu’en 2023, 530 000 tonnes de tomates marocaines ont été enregistrées à l’entrée en France, tandis qu’environ 300 000 tonnes de tomates ont été exportées depuis l’Hexagone, à 95 % vers d’autres pays de l’Union.
La France ne produit pas de tels excédents. Une part importante des tomates arrivées du Maroc est ainsi dédouanée à Saint-Charles International, près de Perpignan, puis réexpédiée vers l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique ou d’autres marchés européens. Le CGAAER estime qu’au moins un tiers des importations marocaines fait l’objet d’une réexportation officiellement identifiée, la proportion réelle pouvant être plus élevée.
Ce transit ne doit pas masquer la pression exercée sur le marché intérieur. Selon le même rapport, au pic de la production nationale, les volumes marocains restant en France représentaient en moyenne 18 % de la production française en 2023 et 20 % en 2024. La concurrence est particulièrement forte sur les tomates de petit calibre, disponibles toute l’année à bas prix.
L’accord agricole UE-Maroc y contribue. Il prévoit un contingent annuel de 285 000 tonnes à droit nul entre le 1er octobre et le 31 mai, associé à un prix d’entrée préférentiel de 0,461 euro le kilo. De juin à septembre, ainsi qu’au-delà du contingent hivernal, les droits ad valorem bénéficient encore d’une réduction de 60 %. Le CGAAER estime que ce mécanisme, conçu avant l’essor des variétés à forte valeur ajoutée, protège imparfaitement les producteurs européens de tomates cerises.
Dakhla n’est pas le Maroc au regard du droit européen
Une partie des tomates intégrées à ces flux est cultivée autour de Dakhla, au Sahara occidental, territoire inscrit depuis 1963 sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies. Le Maroc en contrôle la majeure partie et le considère comme faisant partie de son territoire. Cette souveraineté n’est cependant reconnue ni par l’ONU ni par la Cour de justice de l’Union européenne et de nombreux arrêts de la Cour confirme cette position.
En effet, le 4 octobre 2024, la Cour de justice a rendu deux séries de décisions convergentes. Dans l’affaire C-399/22, engagée à l’initiative de la Confédération paysanne, elle a jugé que les tomates et les melons récoltés au Sahara occidental devaient porter la mention « Sahara occidental », et non « Maroc », comme pays d’origine, toute autre indication étant susceptible d’induire le consommateur en erreur. Le même jour, dans les affaires jointes C-779/21 P et C-799/21 P, elle a confirmé l’annulation de l’extension des préférences tarifaires au territoire et rappelé qu’un accord le concernant doit recueillir le consentement du peuple sahraoui – point soutenu par le Front Polisario qui réclame l’autonomie – lequel ne peut être présumé que sous des conditions strictes, notamment l’existence d’avantages précis, substantiels, vérifiables et proportionnés à l’exploitation des ressources.
Bruxelles substitue deux régions au territoire
Cepeandant, plutôt que de revenir à la mention « Sahara occidental », Bruxelles et Rabat ont négocié un nouveau dispositif, approuvé par deux décisions du Conseil du 2 octobre 2025 et signé le 3 octobre sous forme d’échange de lettres modifiant les protocoles 1 et 4 de l’accord d’association. La décision (UE) 2019/217, qui étendait auparavant les préférences tarifaires au territoire, a cessé de produire ses effets le 4 octobre 2025.
La Commission a ensuite adopté, le 16 octobre, le règlement délégué (UE) 2025/2652, qui modifie le règlement délégué (UE) 2023/2429 sur les normes de commercialisation. Il déroge à la règle imposant l’indication du pays d’origine pour les fruits et légumes frais : pour les produits cultivés au Sahara occidental et soumis au contrôle des douanes marocaines, l’étiquette porte exclusivement l’une des deux régions administratives définies par Rabat, « Dakhla Oued Ed-Dahab » ou « Laâyoune-Sakia El Hamra ». Le texte est entré en vigueur le 24 décembre 2025, avec effet rétroactif au 3 octobre.
Une majorité d’opposition, mais un texte qui passe quand même
La Commission défend ce choix comme un gain d’information. Devant les eurodéputés, sa représentante a présenté le recours aux deux appellations régionales comme « une amélioration considérable en termes d’information des consommateurs » par rapport à la mention « Maroc » qui prévalait jusque-là. L’argument est contesté jusque dans les rangs du Parlement, où l’eurodéputée Lynn Boylan a objecté avec justesse qu’aucun consommateur ne peut être supposé savoir ce que recouvrent ces régions.
Le 26 novembre 2025, une objection déposée par le PPE a obtenu 359 voix pour, 188 contre et 76 abstentions, sans atteindre la majorité des membres composant le Parlement. « Non adopté, à une voix près », a constaté la présidente Roberta Metsola. L’élu italien Herbert Dorfmann, auteur de l’objection, a relevé auprès d’Euractiv que « le seuil de rejet au Parlement est élevé », tout en maintenant que l’acte délégué ne lui paraissait pas conforme à l’arrêt de la Cour.
Une règle rappelée en juillet, des rayons encore contradictoires
La note publiée le 23 juillet 2026 par la DGCCRF et les douanes françaises ne laisse plus de place au doute sur la règle commerciale. Les deux appellations régionales ne peuvent être ni abrégées, ni complétées, ni remplacées par d’autres termes, « tels que “Maroc” ou “Sahara occidental” ». L’obligation s’applique aux colis, aux préemballages, aux documents d’accompagnement, au reconditionnement, aux rayons, à la vente à distance, à la quatrième gamme et aux publicités lorsque l’origine doit y figurer. La déclaration en douane à l’importation en est expressément exclue et continue de porter le code territorial « EH » du Sahara occidental, de sorte que la même marchandise est désignée de deux façons selon le document.
La mise en œuvre a produit des situations contradictoires. En juillet 2026, dans un Lidl de Pontault-Combault, la réglette électronique indiquait « Tomate cerise – West Sahara », tandis que les barquettes Azura placées en dessous portaient la mention « Maroc ». La photographie ne permet pas, à elle seule, d’établir que ces barquettes correspondaient au lot annoncé sur la réglette car Azura produit à la fois autour d’Agadir et à Dakhla. Mais si les tomates provenaient du Sahara occidental, aucune des deux mentions n’était conforme à la règle applicable.
Absence de statistique
Le suivi statistique a lui aussi connu un accroc. Le 3 février 2026, la Confédération paysanne et l’organisation espagnole COAG ont constaté que les importations de tomates marocaines et sahraouies avaient fortement chuté, voire disparu de certaines séries européennes, et ont demandé des explications aux administrations. Interrogées par Euractiv, les douanes espagnoles ont attribué ce trou à des ajustements techniques du système de surveillance, en indiquant que d’autres produits étaient concernés et que les données devaient être réintégrées. La Commission a de son côté reconnu des retards de transmission par plusieurs États membres, dont la France.
Le Front Polisario a engagé trois recours devant le Tribunal de l’Union européenne. L’affaire T-907/25, déposée le 26 décembre 2025, vise la décision 2025/2023, celle qui modifie le protocole 4 sur les règles d’origine et introduit la notion de région d’origine. L’affaire T-908/25, du lendemain, vise la décision 2025/2022 autorisant la signature et l’application provisoire de l’accord, sur des moyens identiques. Enfin, l’affaire T-181/26, introduite le 15 mars 2026, conteste le règlement d’étiquetage lui-même. Les trois procédures étaient pendantes début septembre 2026.
À Dakhla, une production appelée à changer d’échelle
L’enjeu dépasse les volumes actuellement présents dans les rayons. Le CGAAER estimait la production de la zone à 66 000 tonnes en 2016, dont 44 000 tonnes de tomates, puis à environ 85 000 tonnes de primeurs quelques années plus tard. Les données communiquées en 2025 par les autorités agricoles marocaines faisaient état de 105 000 tonnes de production végétale, dont 90 000 tonnes de tomates.
À Bir Anzarane, à environ 130 kilomètres de Dakhla, un vaste projet associe dessalement de l’eau de mer, énergie éolienne et agriculture irriguée. Il doit fournir 37 millions de mètres cubes d’eau par an, dont 30 millions destinés à l’irrigation de 5 200 hectares. Le CGAAER évoquait un objectif final de 415 000 tonnes de primeurs par an. Le calendrier a glissé, annoncée pour fin 2025 puis pour 2026, la mise en service n’était pas achevée fin juillet, quand le ministre marocain de l’Agriculture Ahmed El Bouari, en visite sur le chantier le 24 juillet, a demandé publiquement l’accélération des travaux.
Une intégration économique forcée du Sahara occidental
La montée en puissance se poursuit néanmoins. Le 29 juin 2026, l’Agence marocaine pour le développement agricole a lancé un appel d’offres portant sur 35 projets et 1 090 hectares à Bir Anzarane. Western Sahara Resource Watch souligne que ces parcelles s’inscrivent dans le périmètre rendu cultivable par le dessalement et devront être majoritairement consacrées au maraîchage.
Pour l’organisation, ce développement accélère l’intégration économique du territoire au Maroc sans que le peuple sahraoui ait consenti à l’exploitation de ses ressources ni qu’il puisse en tirer un bénéfice. Rabat et la Commission soutiennent à l’inverse que les investissements profitent aux populations locales, argument que la Cour de justice a jugé insuffisamment étayé dans son arrêt d’octobre 2024 et qui constitue l’un des points en litige devant le Tribunal.
Deux échéances permettront d’y voir plus clair. D’abord la décision du Tribunal de l’Union européenne dans les trois recours du Front Polisario. Ensuite la campagne d’hiver, quand les volumes marocains et sahraouis reviendront en force dans les rayons français avec le contingent à droit nul du 1er octobre.





