
Dans un magasin de Pontault-Combault, en Seine-et-Marne, l’étiquette de rayon de tomates cerises indique « West Sahara ». Juste en dessous, les barquettes du fournisseur Azura mentionnent toujours le Maroc. Cette contradiction ravive le débat sur l’origine des produits agricoles cultivés à Dakhla, alors que Bruxelles a modifié à l’automne 2025 les règles d’étiquetage applicables au Sahara occidental, en imposant une troisième mention.
La photographie a été prise dans le rayon fruits et légumes, au-dessus de barquettes vendues 1,89 euro. Sur la réglette électronique : « Tomate cerise – West Sahara ». Sur les emballages disposés dessous, la marque Azura et une origine « Maroc ».
L’image établit deux indications contradictoires dans un même rayon. Elle ne permet pas de confirmer que les barquettes placées sous cette réglette correspondent à un lot récolté au Sahara occidental. En effet, Azura produit des tomates dans la région d’Agadir comme dans celle de Dakhla. Seuls le numéro de lot et les documents de traçabilité permettraient de déterminer l’origine exacte des produits photographiés, mais on peut imaginer que le gestionnaire du magazin Lidl qui a cette information a fait l’affichage en connaissance de cause.
Ce qu’avait jugé la Cour de justice
Dans son arrêt C-399/22 du 4 octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne a jugé que les tomates et les melons récoltés au Sahara occidental devaient porter ce territoire comme pays d’origine. Les présenter comme des produits marocains est susceptible d’induire le consommateur en erreur, le Sahara occidental constituant un territoire douanier distinct du Maroc.
Le Conseil d’État en a tiré les conséquences le 28 janvier 2025. Il a confirmé l’obligation d’étiqueter « Sahara occidental », tout en jugeant que la France ne pouvait décider seule d’interdire ces importations, une telle mesure relevant de la politique commerciale commune.
La mention aperçue chez Lidl se rapproche donc de celle qu’exigeait la Cour, à ceci près que la formule anglaise correcte serait « Western Sahara ».
Azura est un groupe familial franco-marocain spécialisé dans la tomate cerise. Il revendique plus de 1 200 hectares de serres, 53 fermes de production et une plateforme logistique à Perpignan. Son site mentionne des implantations à Agadir et à Dakhla mais il produit énormément au Sahara occidental.
Ce que Bruxelles a substitué
Le cadre a changé à l’automne 2025. Après l’annulation des anciens accords commerciaux dans leur application au Sahara occidental, l’Union européenne et le Maroc ont conclu un nouvel arrangement, appliqué à titre provisoire depuis le 3 octobre 2025, date de publication de la notification au Journal officiel de l’Union.
Un règlement délégué prévoit désormais que les fruits et légumes récoltés au Sahara occidental et soumis au contrôle des douanes marocaines portent le nom de leur région de production, « Dakhla Oued Ed-Dahab » ou « Laâyoune-Sakia El Hamra », en lieu et place du pays d’origine. Le texte rétroagit au 4 octobre 2025, jour où expirait le délai laissé par la Cour.
Une note aux opérateurs publiée par les douanes françaises en détaille l’application. Le nom de la région doit figurer intégralement sur les colis et les préemballages, sans être associé à la mention « Maroc ». Les importateurs renseignent cette région dans le système TELEFEL, à la case réservée au pays d’origine. Les déclarations en douane, elles, continuent de porter « Sahara occidental » et le code territorial EH. Deux nomenclatures d’origine coexistent donc dans les mêmes formalités.
Un dispositif contesté devant les juges
L’arrangement n’a pas mis fin au contentieux. Le Front Polisario a déposé deux recours devant le Tribunal de l’Union européenne, enregistrés sous les références T-907/25 et T-908/25, dans lesquels il conteste l’usage des appellations régionales comme un contournement de l’arrêt de 2024. Le Parlement européen avait validé le texte le 26 novembre 2025, à l’issue d’un vote serré grâce aux abstentions.
Le même jour, une soixantaine de membres de la Confédération paysanne bloquaient la plateforme logistique d’Azura à Perpignan. Le syndicat, qui juge ces appellations « légalement infondées », a annoncé assigner le groupe et sa filiale Maraissa devant le juge civil français pour « fraude fiscale sur les taxes d’importation ». D’autres sources syndicales évoquent une fraude douanière. Aucune décision de justice publique n’a été rendue à ce stade.
Le contrôle lui-même s’est compliqué. Le 3 février 2026, la Confédération paysanne et l’organisation agricole espagnole COAG ont constaté que les importations de tomates en provenance du Maroc et du Sahara occidental avaient disparu des statistiques publiées par la Commission européenne et par la direction générale des douanes. Le syndicat a sollicité en urgence un entretien avec l’administration française.
Un affichage rare, mais pas une première établie
Le cas est rare. En mai 2025, la COAG affirmait n’avoir repéré aucun légume portant la mention « Sahara occidental » dans les rayons européens. Elle avait alors dénoncé l’usage systématique de l’origine marocaine par des entreprises produisant également dans le territoire.
Cependant, en novembre 2025, Western Sahara Resource Watch a photographié dans un magasin Lidl de Rhône-Alpes une barquette de tomates cerises portant la mention « Dakhla-Oued Eddahab ». L’emballage appliquait alors la nomenclature régionale négociée entre Bruxelles et Rabat.
La situation de Pontault-Combault diffère car si la réglette désigne le territoire, l’emballage présente les tomates comme marocaines. L’une des informations provient du système d’affichage du distributeur, l’autre du producteur ou du conditionneur.
Une campagne marocaine réclame le retrait
L’affichage n’est pas passé inaperçu. Le 19 juillet 2026, le compte Instagram @timesmarocco a diffusé la photographie en dénonçant un « énorme scandale » et une « provocation délibérée ». La publication interpelle Lidl France et Azura, leur demande de « corriger le tir » et soumet à ses lecteurs l’idée d’un boycott. Plusieurs centaines de commentaires ont suivi, la plupart réclamant le retrait de la mention, d’autres se félicitant que le droit soit enfin respecté.
L’expression « West Sahara » constitue une prise de position politique pour les défenseurs de la souveraineté marocaine, et un rapprochement avec l’origine géographique retenue par la Cour pour les organisations qui distinguent les deux territoires.
En attendant, le consommateur de Pontault-Combault dispose de deux origines pour un même produit.




