
Les tomates cerise issues du Sahara occidental sont devenues un dossier juridique, agricole et géopolitique. Au centre des critiques se trouve Azura un groupe d’origine marocaine avec une forte implantation logistique et commerciale en France. Il est accusé par des syndicats agricoles et des associations de profiter d’un territoire contesté, d’un étiquetage ambigu et d’une concurrence que les producteurs européens jugent insoutenable.
Dans les rayons des supermarchés français, la barquette de tomates cerise à 99 centimes est devenue cette saison le symbole d’une filière sous pression. Fin mai 2026, l’AOPn (Association d’Organisations de Producteurs nationale) Tomates et Concombres de France a déclaré une première « crise de marché » visant des importations massives en pleine saison française, des invendus qui s’accumulent et un secteur de la grande distribution peu coopérative sur la valorisation de l’origine nationale. Derrière ce conflit de rayon se cache une controverse bien plus ancienne, qui mêle territoire à décoloniser, droit européen et stratégie d’un géant agroalimentaire.
Le nom d’Azura revient régulièrement dans ce dossier. Le groupe franco-marocain, spécialisé dans la tomate, les herbes aromatiques et les produits de la mer, revendique plus de 1 200 hectares cultivés et une chaîne logistique intégrée entre le Maroc, Dakhla, Agadir et Perpignan. À Dakhla, sa filiale Maraissa exploite quelque 400 hectares dans une zone où quatre grands groupes concentrent 75 % des surfaces agricoles, selon un rapport du CGAAER (Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux) de janvier 2025.
L’étiquetage au cœur du bras de fer
Pour ses opposants, le problème est d’abord territorial. Dakhla se situe au Sahara occidental, que l’ONU considère comme un territoire non autonome et dont le statut reste disputé entre le Maroc et le Front Polisario. Pendant des années, des tomates produites dans cette zone ont été commercialisées en Europe comme marocaines.
La Cour de justice de l’Union européenne a tranché le 4 octobre 2024 stipulant que les melons et tomates récoltés au Sahara occidental doivent mentionner ce territoire comme pays d’origine, et non le Maroc. Toute autre indication serait trompeuse pour le consommateur.
En France, la Confédération paysanne avait demandé l’interdiction des importations concernées. Le Conseil d’État a rejeté cette demande le 28 janvier 2025 en précisant cependant que l’obligation d’un étiquetage exact demeure. C’est dans cet brèche que s’engouffrent syndicats agricoles, associations de consommateurs et défenseurs des droits sahraouis.
Azura visé par les agriculteurs français
Le 26 novembre 2025, une soixantaine d’agriculteurs de la Confédération paysanne ont investi la plateforme logistique d’Azura à Perpignan pour dénoncer des tomates cerise sahraouies étiquetées comme marocaines et des prix jugés incompatibles avec le marché français. Le syndicat a annoncé son intention d’assigner le groupe et sa filiale Maraissa devant le juge civil pour fraude présumée sur les taxes d’importation. L’issue de la procédure n’est pas connue à ce stade.
Pour les producteurs français, l’affaire va bien au-delà du Sahara occidental. Le prix moyen d’une barquette d’origine France est 2,4 fois plus élevé que celui d’une barquette marocaine, un écart que les maraîchers expliquent avant tout par le coût du travail : environ 15 euros de l’heure en France contre 1 euro au Maroc. Certains envisagent d’abandonner la culture de la tomate cerise dès 2026, après des années d’investissements dans des infrastructures spécialisées.
Pour tenter de résister, la filière française a lancé une « barquette souveraine » soutenue par le ministère de l’Agriculture : 250 grammes de tomates cerise 100 % françaises à 1,29 euro. Trente centimes d’écart avec le Maroc, que les producteurs ne peuvent réduire davantage.
En juillet 2025, la COAG, organisation agricole espagnole, et la CECU, association de consommateurs, ont demandé une enquête sur des tomates cerise Azura vendues chez Carrefour en Espagne comme originaires du Maroc alors qu’elles auraient été cultivées au Sahara occidental. Carrefour a défendu sa conformité aux règles d’étiquetage. Au premier semestre 2025, les importations de tomates marocaines en Espagne avaient progressé de 56 %. Le Maroc fournit désormais 54,5 % des tomates importées dans le pays.
Un nouvel accord UE-Maroc déjà contesté
Mais comment Carrefour peut-il dire qu’il respecte l’étiquetage ? Bruxelles et Rabat ont cherché à adapter le cadre commercial après les décisions de justice. Un nouvel accord, appliqué à titre provisoire depuis le 3 octobre 2025, prévoit que les produits agricoles du Sahara occidental portent les mentions régionales « Laâyoune-Sakia El Hamra » ou « Dakhla-Oued Eddahab ». Il s’agit des appellations calquées sur le découpage administratif marocain. Pour la Confédération paysanne comme pour les associations sahraouis, ce dispositif fabrique des règles d’étiquetage fondées sur des régions qu’elle juge légalement inexistantes. C’est pourquoi le Front Polisario a déposé deux recours devant le Tribunal de l’Union européenne, enregistrés sous les références T-907/25 et T-908/25. Ainsi, il conteste l’usage de ces appellations comme contournement de l’arrêt de 2024. Un vote du Parlement européen est attendu pour valider ou rejeter définitivement l’accord.
La tomate cerise comme symbole d’une mondialisation absurde
La tomate de Dakhla concentre ainsi trois coûts cachés. Un coût environnemental, lié à l’eau dans une zone aride. Car pour produire les légumes dans le désert; il faut pomper les nappes phréatiques qui sont périssables. Un coût social et agricole, supporté par les producteurs européens confrontés à une concurrence difficile à soutenir. Et un coût politique, car le produit vient d’un territoire non autonome dont l’exploitation économique est contestée. Il faut s’attendre à ce qu’une fois encore, le droit sanctionne la commercialisation illégale de ces produits.
Dans ce système, la grande distribution joue un rôle central. Elle impose les prix, sélectionne les fournisseurs, organise la visibilité en rayon et façonne les habitudes de consommation. En acceptant ces produits sans pédagogie claire, elle contribue à effacer les conditions de production. La barquette devient neutre. Le désert disparaît. L’eau disparaît. Le Sahara occidental disparaît aussi derrière une simple mention d’origine.
La tomate cerise montre comment l’Europe externalise une partie de son alimentation, de ses tensions environnementales et de ses contradictions commerciales. Elle interroge aussi la responsabilité des enseignes car vendre, ce n’est pas seulement distribuer. C’est choisir ce que l’on rend acceptable.




