Cadmium : le poison des engrais phosphatés rattrape la relation France-Maroc


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Cadmium
Cadmium

Alors que la proposition de loi sur le cadmium cherche encore sa place dans le calendrier parlementaire français, le dossier dépasse désormais le seul champ sanitaire. Derrière la contamination des sols et de l’alimentation française se dessine une autre question : celle de la dépendance aux phosphates marocains, des seuils français longtemps trop permissifs et d’une relation avec Rabat que Paris a rarement voulu heurter.

Le cadmium revient à l’Assemblée nationale sous l’angle de la santé publique. Après l’alerte lancée par des médecins libéraux en 2025, puis les nouvelles données de l’Anses (l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), la proposition de loi portée par Benoît Biteau et Clémentine Autain vise à réduire fortement la présence de ce métal lourd dans les engrais phosphatés.

Déposé le 23 décembre 2025, le texte intitulé Proposition de loi visant à protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium n’a toujours pas été débattu dans l’Hémicycle. Inscrit à l’ordre du jour de la semaine transpartisane du 11 au 13 mai, il a été placé en septième et dernière position, ce qui rendait son examen très improbable. Ses promoteurs espèrent désormais une réinscription en juin, avec un rang permettant enfin un vrai débat.

Le sujet n’est plus marginal. Plusieurs pétitions circulent pour demander l’abaissement du seuil à 20 mg de cadmium par kilo de P₂O₅, conformément aux recommandations sanitaires. Des médecins de l’Association Santé Environnement France et du collectif Alerte médicale sur les pesticides et les perturbateurs endocriniens ont aussi interpellé les groupes parlementaires pour que le texte ne soit pas relégué une nouvelle fois en fin de séance.

Un retard français difficile à justifier

Le cœur du problème tient à un chiffre. L’Union européenne fixe déjà une limite de 60 mg de cadmium par kilo de P₂O₅ pour les fertilisants phosphatés relevant du marquage CE. En France, la norme nationale applicable à certains engrais permet encore jusqu’à 90 mg/kg, alors que l’Anses recommande 20 mg/kg pour limiter les apports à 2 grammes de cadmium par hectare et par an.

Ce décalage soulève une question simple : pourquoi la France a-t-elle attendu si longtemps ? D’autres pays européens, comme la Finlande, la Hongrie ou la Slovaquie, ont appliqué des seuils plus stricts. La Slovaquie, par exemple, a maintenu une limite nationale de 20 mg/kg pour certains engrais phosphatés, au nom de la protection des sols, de la santé humaine et animale.

L’enjeu est d’autant plus sensible que l’alimentation constitue la principale voie d’exposition au cadmium. En France, les matières fertilisantes représentent plus de 80 % des apports de cadmium aux sols agricoles, dont une large part provient des engrais minéraux phosphatés. Le métal est ensuite absorbé par les plantes et se retrouve dans des aliments très consommés : pain, produits à base de blé, pommes de terre, légumes, pâtes ou biscuits.

Le Maroc dans l’angle mort

Les phosphates utilisés dans les engrais français proviennent largement de roches sédimentaires importées d’Afrique du Nord, notamment du Maroc. Or ces gisements peuvent présenter des teneurs élevées en cadmium. L’Office chérifien des phosphates, géant public marocain, occupe une place centrale dans cette filière.

L’OCP affirme aujourd’hui que, depuis le 1er février 2025, tous ses engrais phosphatés commercialisés dans l’Union européenne contiennent moins de 20 mg de cadmium par kilo de P₂O₅. Le groupe marocain peut donc soutenir qu’il a déjà anticipé les normes les plus strictes.

Mais globalement la vrai question est aussi de savoir pourquoi le seuil de 20 mg, recommandé depuis plusieurs années, n’a-t-il pas été imposé plus tôt ?

La version assouplie défendue par Benoît Biteau et Clémentine Autain propose désormais d’abaisser le seuil à 40 mg/kg dès 2027, puis à 20 mg/kg en 2030. Le gouvernement, lui, privilégierait une trajectoire plus lente : 60 mg/kg en 2027, 40 mg/kg en 2030, puis 20 mg/kg à l’horizon 2038, sous réserve d’une étude d’impact favorable. Pour les défenseurs du texte, ce calendrier revient à prolonger inutilement l’exposition. Surtout que si les déclarations de l’OCP sont réelles, dès lors qu’il fournit 100% des engrais phosphatés francais la France n’a aucune raison de de maintenir une trajectoire réglementaire aussi prudente.

Une diplomatie du phosphate ?

Le cadmium oblige aussi à regarder autrement la relation franco-marocaine. En octobre 2024, Emmanuel Macron et Mohammed VI ont scellé un « partenariat d’exception renforcé », couvrant notamment l’agriculture, la sécurité alimentaire, l’énergie, les infrastructures et l’Afrique. Dans le même contexte, Bpifrance a annoncé un partenariat stratégique avec l’OCP autour de la sécurité alimentaire et de la décarbonation industrielle en Afrique, tandis que l’AFD était associée à un soutien financier à la filière marocaine des phosphates.

Ce contexte rend la question légitime : le dossier cadmium a-t-il été traité avec la fermeté nécessaire, ou a-t-il été amorti par la volonté de préserver une relation stratégique avec Rabat ? La question se pose d’autant plus que Paris a multiplié les gestes politiques en direction du Maroc, y compris sur le Sahara occidental, où la France soutient désormais clairement le plan d’autonomie marocain comme base de règlement du conflit.

Le scandale, s’il y en a un, ne tient donc pas seulement aux taux de cadmium d’hier ou d’aujourd’hui. Il tient au temps perdu. Pendant que d’autres pays abaissaient leurs seuils, les alertes sanitaires s’accumulaient en France et les sols continuaient d’absorber un métal lourd persistant.

La semaine transpartisane de juin dira si le cadmium est enfin traité comme une urgence sanitaire ou s’il demeure prisonnier d’arbitrages agricoles, industriels et diplomatiques. Ensuite se poser une autre question essentielle, le controle des produit agricole importés qui peuvent toujours être surchargés en cadmium, comme l’a prouvé récemment encore le rappel en urgence d’avocats marocains vendus chez Carrfour dont le taux de cadmium était dangereux pour la santé.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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