Cadmium dans nos aliments : pourquoi l’Anses pointe les engrais mais esquive la responsabilité du Maroc


Lecture 5 min.
Cadmium
Cadmium

L’Anses confirme que les Français sont surexposés au cadmium par leur alimentation et demande d’agir « à la source », en ciblant les engrais et les sols agricoles. Mais l’agence ne dit jamais d’où viennent ces engrais. Or, selon INRAE, la France importe majoritairement ses phosphates du Maroc et de la Tunisie, où la roche est naturellement plus chargée en ce métal lourd classé cancérogène. Ce silence n’invalide pas le rapport, mais il révèle un angle mort politique volontairement cachée au cœur d’un dossier de santé publique majeur.

Cadmium : une surexposition alimentaire confirmée par l’Anses

L’alerte de l’Anses est nette. L’agence confirme une surexposition de la population française au cadmium par l’alimentation et insiste sur la nécessité d’intervenir en amont, avant même l’arrivée des contaminants dans l’assiette. Sa communication récente, reprise en boucle avec les mêmes éléments de langage par l’ensemble des médias français, souligne que le problème touche une grande variété d’aliments du quotidien et que la priorité doit être donnée à la réduction de la contamination des sols agricoles.

Sur ce point, l’Anses tient une ligne constante depuis plusieurs années. Dans son avis de 2019, elle expliquait déjà qu’une teneur égale ou inférieure à 20 mg de cadmium par kilogramme de P2O5 dans les engrais minéraux permettait de limiter beaucoup plus efficacement l’accumulation du métal dans les sols. Le même avis indiquait que le maintien du seuil alors normé en France à 90 mg/kg P2O5 aurait un impact négatif important pour le consommateur, avec une hausse du risque de dépassement de la valeur toxicologique de référence.

Dans les autres pays européen, le taux accepté est plus faible, et les risques pour la santé, notamment le développement de cancer logiquement plus faible.

Engrais marocains : le lien que la communication ne fait pas

Dans sa page publique consacrée au cadmium reprise par les médias, l’Anses parle des matières fertilisantes, des sols et de la contamination alimentaire, mais elle ne remonte pas jusqu’aux origines commerciales des intrants utilisés en France. Elle décrit le mécanisme sanitaire sans nommer nommer les fournisseurs.

Pourtant, le rapport en lui même comme d’autres sources publiques permettent d’aller plus loin. INRAE par exemple écrit explicitement qu’en France, l’engrais minéral est majoritairement importé du Maroc et de la Tunisie, où le phosphate de calcium est naturellement riche en cadmium. À l’échelle européenne, la Commission indiquait déjà que plus de 90 % des engrais phosphatés utilisés dans l’Union étaient importés, principalement du Maroc, de la Tunisie et de la Russie. Elle rappelait aussi que les roches extraites en Finlande, en Russie et en Afrique du Sud peuvent présenter des teneurs beaucoup plus faibles en cadmium. La situation européenne n’est donc pas uniforme, et le choix des origines d’approvisionnement compte réellement.

Le lien avec le Maroc a aussi émergé dans le débat parlementaire français. Dans une question écrite publiée à l’Assemblée nationale le 4 février 2025, le député Benoît Biteau affirmait que la France importait une grande partie de son phosphate du Maroc, où la teneur en cadmium serait plus élevée qu’ailleurs, et dénonçait un relèvement du seuil admissible ayant permis la libération des importations marocaines. Cette formulation relève d’une interpellation politique et n’est pas évoquée par l’Anses. Pourtant elle moontre que le sujet est bien identifié dans l’espace public et la réponse à l’alerte évidente.

OCP, seuils européens, contrôles : où en est-on vraiment ?

Le tableau est encore plus complexe depuis qu’OCP affirme que tous ses engrais commercialisés dans l’Union européenne contiennent, depuis le 1er février 2025, moins de 20 mg de cadmium par kilogramme de P2O5, soit le niveau recommandé par l’Anses. Si cette affirmation est exacte et effectivement contrôlée, alors la question ne porte plus seulement sur l’origine marocaine, mais sur la traçabilité réelle des produits, les contrôles effectués en France et l’écart éventuel entre les standards affichés et les intrants réellement présents sur le marché. C’est probablement là que se situe désormais le vrai sujet.

Le dossier américain montre d’ailleurs que la question marocaine est, ailleurs aussi, hautement stratégique. En 2021, Washington a imposé des droits compensateurs sur les engrais marocains au motif que des subventions contrevenaient aux règles commerciales, et une nouvelle révision quinquennale a été ouverte en mars 2026. Les États-Unis n’ont pas agi pour des raisons sanitaires liées au cadmium, mais pour des raisons de commerce international. Cela confirme néanmoins que les intrants marocains sont déjà au cœur d’un contentieux géoéconomique majeur.

Un silence institutionnel qui alimente la suspicion politique

À ce stade, on peut dire que l’agence reste dans son périmètre d’expertise : elle établit un risque sanitaire, fixe des seuils de protection et recommande d’agir à la source, sans désigner frontalement un partenaire commercial ou diplomatique. C’est une prudence institutionnelle compréhensible, mais qui laisse intact le point le plus embarrassant du dossier puisque la solution à l’alerte sanitaire relevée par l’ANSES est simple. Il suffit de changer de fournisseur pour diminuer la quantité de cadmium présent dans les engrais utilisés par les agriculteurs français.

En réalité, le rapport de l’Anses ne blanchit ni ne met en cause un pays. Il met surtout l’État français devant ses contradictions. L’agence dit qu’il faut agir à la source. La science agricole identifie des origines d’approvisionnement plus problématiques que d’autres. Le débat parlementaire nomme le Maroc. Et pourtant, la réponse publique reste formulée comme s’il ne s’agissait que d’un problème abstrait de contamination diffuse. C’est précisément ce décalage qui alimente, aujourd’hui, la suspicion politique autour du dossier.

Zainab Musa
LIRE LA BIO
Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News