
Alors que le Salon de l’agriculture 2026 célèbre les « Générations Solutions » Porte de Versailles, la contamination des Français au cadmium, métal lourd cancérogène présent dans les engrais phosphatés importés du Maroc, atteint des niveaux record. Malgré les alertes répétées des médecins et de l’ANSES, la France tarde à abaisser ses seuils réglementaires. En toile de fond : les 10 milliards d’euros de contrats signés avec Rabat et la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Enquête sur un arbitrage où la santé publique pèse peu face à la raison d’État.
En France, l’imprégnation moyenne de la population au cadmium a quasiment doublé en une décennie. Les enfants français sont six fois plus exposés que leurs homologues allemands. Le cadmium, classé « cancérogène certain » par le Centre international de recherche contre le cancer, s’accumule dans l’organisme pendant vingt à trente ans et provoque cancers du pancréas et du rein, atteintes rénales, fragilité osseuse et troubles de la reproduction. En juin 2025, les médecins libéraux ont tiré la sonnette d’alarme, qualifiant la situation de « bombe sanitaire ». Huit mois plus tard, la France n’avait toujours pas adapté sa réglementation.
La source principale de cette contamination est bien identifiée : les engrais phosphatés épandus sur les terres agricoles, responsables selon l’INRAE de 60 % à 75 % des entrées de cadmium dans les sols. Or, la France importe 95 % de ses phosphates, principalement du Maroc. Et c’est précisément là que la question sanitaire croise la géopolitique.
I. Le Maroc, géant du phosphate et fournisseur privilégié de la France
Le Maroc détient environ 70 % des réserves mondiales de phosphate. L’Office chérifien des phosphates (OCP), détenu à 95 % par l’État marocain, est le premier exportateur mondial de phosphate brut et d’engrais phosphatés, avec un chiffre d’affaires supérieur à 11 milliards d’euros en 2022. Le problème est géologique : les gisements sédimentaires marocains présentent naturellement des teneurs en cadmium très élevées, comprises entre 38 et 100 mg par kilogramme de P₂O₅, quand les gisements finlandais ou russes restent sous les 20 mg/kg, précisément le seuil que l’ANSES recommande depuis 2019 comme plafond réglementaire. La réglementation européenne n’impose pour l’heure qu’un maximum de 60 mg/kg, et la France n’abaissera son propre seuil à 40 mg/kg qu’en juillet 2026.
Le député écologiste Benoît Biteau résume le paradoxe : « En France, nous nous approvisionnons au Maroc pour des raisons géopolitiques évidentes, or les sols marocains sont très concentrés en cadmium. » Les agriculteurs allemands ou belges, eux, se fournissent auprès de gisements pauvres en cadmium, sans surcoût notable. Pourquoi la France ne fait-elle pas de même ? La réponse tient en grande partie à la relation particulière qu’entretient Paris avec Rabat.
II. Sahara occidental et diplomatie du phosphate : les angles morts
Une partie du phosphate marocain provient du Sahara occidental, territoire que l’ONU considère toujours comme non autonome et dont la décolonisation n’est pas achevée. La mine de Bou Craa, exploitée par une filiale de l’OCP, produit entre 1 et 2 millions de tonnes par an et fait l’objet d’un projet d’expansion de 2,2 milliards de dollars. L’organisation Western Sahara Resource Watch documente cette exploitation depuis 2012 et la qualifie de pillage. Lorsque la France importe du phosphate marocain, une part peut donc provenir d’un territoire occupé dont les habitants n’ont jamais été consultés et n’en touche aucun bénéfice, un fait que le débat sanitaire sur le cadmium occulte généralement.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire le virage diplomatique français. En juillet 2024, Emmanuel Macron a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, rompant avec des décennies de neutralité. En octobre, lors d’une visite d’État à Rabat, 22 accords stratégiques représentant 10 milliards d’euros ont été signés, TGV, énergies renouvelables, hydrogène vert, logistique portuaire. La France espère s’appuyer sur l’intermédiation marocaine pour reprendre pied en Afrique de l’Ouest après plusieurs années de déconvenues. Comment, dans ces conditions, exiger de Rabat qu’il réduise le cadmium de ses phosphates ou s’approvisionner ailleurs ? Le phosphate n’est pas seulement un intrant agricole : il est le socle économique du royaume et le carburant de sa diplomatie africaine.
III. Des populations sacrifiées des deux côtés de la Méditerranée
En France, les conséquences sanitaires sont désormais documentées. L’étude Esteban (2014-2016) a révélé que près de la moitié de la population adulte dépassait les valeurs d’imprégnation recommandées. Les enfants de 6 à 10 ans présentaient des taux supérieurs à ceux des adultes d’une décennie auparavant. Le cadmium se retrouve notemment dans les aliments du quotidien, céréales, pain, pommes de terre, viennoiseries. L’association Agir pour l’Environnement en a détecté dans des produits courants comme Chocapic, BN, Prince ou les pains pour hamburgers de McDonald’s. L’augmentation spectaculaire des cancers du pancréas en France, multipliés par quatre en trente ans, est un signal que les épidémiologistes ne peuvent plus ignorer.
Au Maroc, les populations vivant autour des sites miniers et industriels de l’OCP, Khouribga, Youssoufia, Safi, Jorf Lasfar, subissent les retombées directes de l’extraction. Des mesures indépendantes ont révélé que l’atmosphère autour des sites de Safi et Jorf Lasfar contenait beaucoup plus de particules fines et de gaz toxiques que les limites autorisées de l’OMS. La fluorose dentaire est endémique dans certaines zones minières. Les rejets de phosphogypse sont déversés par millions de mètres cubes dans l’Atlantique. À Khouribga, le quartier ouvrier s’est littéralement construit sur des déchets de phosphate, l’eau est accaparée par l’industrie, et les conditions de travail sont précarisées par la sous-traitance. Le phosphate enrichit l’État marocain mais il appauvrit et rend malades ceux qui vivent à l’ombre de ses mines.
IV. Février 2026 : le législateur face au lobby
Le 12 février 2026, deux semaines avant l’ouverture du Salon de l’agriculture, la proposition de loi Biteau a été examinée en séance publique à l’Assemblée nationale. Le texte prévoit d’interdire à compter du 1ᵉʳ janvier 2027 l’importation et l’utilisation d’engrais phosphatés contenant du cadmium. Adopté en commission des affaires économiques, soutenu par plus de 20 000 signataires, le texte s’est heurté à l’opposition de la FNSEA, le premier syndicat agricole français, des Chambres d’agriculture et des groupes parlementaires allant du bloc central au Rassemblement national, invoquant la « souveraineté alimentaire ». Dans les allées du SIA, où les filières céréalières célèbrent le terroir français, le sujet reste soigneusement évité.
L’argument est paradoxal. C’est précisément au nom de la souveraineté que l’on devrait réduire la dépendance à des phosphates importés à 95 %. Des alternatives existent : gisements nordiques pauvres en cadmium, struvite issue du traitement des eaux usées, effluents d’élevage, amendements organiques. La décadmiation à la source est techniquement possible pour un surcoût de 6 % à 13 %. Mais s’aligner sur les recommandations de l’ANSES reviendrait, de fait, à évincer le phosphate marocain du marché français. Un signal diplomatique délicat au moment où Paris vient de signer pour 10 milliards d’euros de contrats avec Rabat.
La contamination au cadmium n’est pas une fatalité. Les États-Unis ont réussi à faire baisser l’imprégnation de leur population depuis les années 1960. L’Allemagne et la Belgique protègent leurs sols en s’approvisionnant différemment. Ce n’est pas la science qui manque, ni les solutions techniques. Ce qui manque, c’est la volonté politique de faire passer la santé publique avant les intérêts diplomatiques et commerciaux. Le cadmium ne négocie pas. Il s’accumule.





