
La visite du sous-secrétaire d’État américain Christopher Landau à Alger puis à Rabat, a remis sur le devant de la scène une vieille exigence formulée avec une nouvelle insistance : le démantèlement des camps de réfugiés sahraouis de Tindouf. Cinquante ans après leur création, Washington voudrait en finir avec ce symbole encombrant d’un conflit que la diplomatie internationale n’a jamais su ou voulu résoudre. Mais derrière cette pression exercée sur un pays qui accueille depuis un demi-siècle une population sans État, une question fondamentale reste sans réponse : où iraient ces dizaines de milliers de Sahraouis dont l’avenir ne peut être tranché que par le référendum d’autodétermination que l’ONU leur a promis en 1991 et que personne n’a jamais organisé ?
La visite de Christopher Landau à Alger, fin avril 2026, a eu le mérite de la franchise. Le sous-secrétaire d’État américain, accompagné du général Dagvin Anderson à la tête de l’AFRICOM, a rencontré le président Tebboune et le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf avec un message sans ambiguïté : le statu quo à Tindouf n’est plus tenable. Les médias marocains évoquent un horizon de dix-huit mois pour engager un processus de démantèlement, un chiffre non corroboré par le département d’État ni par les communiqués officiels algériens. Mais une chose est certaine, le dossier de Tindouf est essentiel à la résolution de la question du Sahara occidental.
Des camps nés d’une guerre, figés dans une paix suspendue
Landau a ensuite poursuivi sa tournée vers Rabat, où il a réaffirmé publiquement que les États-Unis restaient en soutien de la position du Maroc sur le Sahara. Mais en même temps, Washington n’est pas très satisfait de la position marocaine sur le Mali alors que l’Algérie est redevenue indispensable pour la stabilité au Sahel. Une séquence compliquée pour la diplomatie américaine.
Ces camps ne relèvent pas d’une situation transitoire classique. Établis entre 1975 et 1976, après le retrait espagnol et l’entrée des forces marocaines au Sahara occidental, ils ont accueilli des Sahraouis qui fuyaient les combats alors que des témoignages de l’époque rapportent alors des bombardements dans le désert. Ce qui devait être provisoire s’est inscrit dans la durée d’une génération, puis de deux, puis de trois. Selon les estimations, environ 150 000 personnes y vivent aujourd’hui, principalement dépendantes de l’aide humanitaire internationale.
Une société s’est structurée dans cet espace d’exil. Plusieurs générations y sont nées, souvent sans avoir jamais vu le territoire dont elles revendiquent l’origine. Ces populations se définissent comme sahraouies, dans l’attente d’une solution politique que la communauté internationale a promise et n’a jamais tenue.
Le référendum : une promesse onusienne
C’est précisément pour répondre à cette situation que les Nations unies avaient mis en place, en 1991, la MINURSO, Mission pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental. L’objectif était clair : permettre aux populations concernées de se prononcer librement sur leur avenir, entre indépendance et intégration. Trente-cinq ans plus tard, ce référendum n’a pas eu lieu. Et sa perspective s’est éloignée si loin des discussions diplomatiques qu’elle en est presque devenue taboue.
La demande de démantèlement des camps soulève immédiatement des questions pratiques que ses promoteurs esquivent. Un retour des Sahraouis sous souveraineté marocaine sans consultation préalable ? Impossible car le droit international des réfugiés interdit tout rapatriement non volontaire. Une intégration en Algérie ? Elle n’a pas de sens et n’est envisagée ni par Alger, ni par les réfugiés eux-mêmes, dont l’identité politique est indissociable de la revendication sahraouie. Un transfert vers la zone tampon à l’est du Mur des Sables ? Rabat a immédiatement rejeté cette option, y voyant une tentative d’accréditer la thèse des « territoires libérés » du Polisario. Pourtant ce serait une solution, mais elle doit s’inscrire dans un processus plus global concernant le Sahara occidental.
Il n’existe donc, en droit comme en pratique, aucune destination légitime pour ces populations, à moins qu’elles ne soient d’abord consultées sur leur propre destin. C’est cela, le référendum. Ce n’est pas un caprice juridique ni une manœuvre dilatoire : c’est l’unique mécanisme qui permettrait de sortir de cette impasse sans créer une injustice nouvelle.
La séquence est inversée
Ce que proposent certains acteurs internationaux, fermer les camps pour accélérer le règlement ne tient pas face à la réalité du droit car cela revient à placer la conséquence avant la cause. Les camps ne se videront pas par la pression diplomatique exercée sur Alger : ils se videront quand les personnes qui y vivent sauront où elles vont. Et elles ne pourront le savoir qu’une fois tranchée la question de la souveraineté sur le territoire dont elles sont originaires.
Une consultation est la seule solution permettant de clarifier les choix et d’organiser, en conséquence, les modalités de retour ou de réinstallation. Le démantèlement des camps en serait la conséquence logique, et non le point de départ. C’est la logique même. Mais cela suppose que la communauté internationale assume les conséquences d’un vote qu’elle a décidé et qu’elle a précisément évité de faire depuis trente ans.
Ce que la position algérienne a de juste et de cohérent
Une donnée est régulièrement occultée dans le débat sur le Sahara occidental et la population Saharaoui : depuis cinquante ans, l’Algérie est le seul État à avoir ouvert ses frontières à un peuple chassé de son territoire et à lui avoir fourni les moyens de survivre dans l’une des régions les plus inhospitalières de la planète. En 1975-1976, sans le soutien algérien, les Sahraouis n’auraient eu nulle part où aller. C’est Alger qui a mis à disposition le territoire de la Hamada, financé l’approvisionnement initial, et permis aux réfugiés de s’organiser en société autonome, avec leurs propres structures politiques, sanitaires et éducatives.
Sur le fond juridique, la position algérienne est aussi la plus fidèle aux textes onusiens. Elle soutient depuis l’origine l’organisation du référendum mandaté par la résolution 690 du Conseil de sécurité. Elle maintient que le Sahara occidental est un territoire non autonome en attente de décolonisation, lecture partagée par la majorité des États membres de l’ONU. Cette constance mérite d’être soulignée. Quand les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine en 2020, c’était en échange de la normalisation israélo-marocaine, sans prendre en compte les populations concernées. L’Algérie, elle, n’a pas changé de position depuis un demi-siècle. Sur le plan du droit, c’est Alger qui tient la ligne que l’ONU elle-même a tracée.
Cette constance est d’autant plus remarquable que la pression exercée sur l’Algérie est aujourd’hui considérable. Washington lie désormais ouvertement la normalisation économique, accès aux marchés américains, contrats pétroliers, coopération sécuritaire dans le Sahel, à une évolution du dossier sahraoui. Résister à ce type de conditionnalité n’est pas neutre.
Un conflit en attente d’un arbitre honnête
La question posée par le démantèlement des camps dépasse leur seule existence matérielle. Elle renvoie au choix que doit faire la communauté internationale. Elle peut se donner les moyens d’appliquer le droit qu’elle a elle-même posé, ou opter pour le fait accompli. Mais ce choix-là aura un coût en produisant des ressentiments durable.
Le Sahara occidental a déjà subi ce traitement une fois, en 1975, quand l’Espagne a bradé sa colonie dans les accords de Madrid sans consulter les Sahraouis. Ce que certains proposent aujourd’hui n’est pas si différent. Pourtant, le référendum n’est pas une option parmi d’autres. C’est la seule qui permette aux habitants de Tindouf de cesser d’être un enjeu pour devenir enfin des acteurs.





