Mémoire coloniale France-Algérie : Ségolène Royal relance le dossier sensible des archives et restitutions


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Ségolène Royal
Ségolène Royal

En déplacement à Alger, Ségolène Royal a remis au centre du débat un sujet hautement symbolique et politiquement sensible : la restitution des biens culturels, des archives historiques et la reconnaissance des blessures liées à la colonisation. En marge des circuits diplomatiques officiels, l’ancienne ministre française, aujourd’hui présidente de l’association France-Algérie, a multiplié les rencontres avec des responsables algériens, plaidant pour un apaisement durable entre les deux pays à travers un travail de mémoire assumé et concret.

Une visite hors protocole dans un contexte bilatéral tendu

Arrivée à Alger le mardi 27 janvier, Ségolène Royal a choisi une démarche singulière : dialoguer directement avec les autorités algériennes en dehors des cadres diplomatiques traditionnels. Peu après son entretien avec le Président Abdelmadjid Tebboune, elle a appelé publiquement à la reprise du dialogue entre Alger et Paris, alors que les relations franco-algériennes traversent une nouvelle phase de crispation.

Depuis plusieurs mois, les échanges entre les deux capitales sont marqués par des tensions liées aux questions mémorielles, migratoires et géopolitiques. Dans ce contexte, la présence d’une figure politique française de premier plan à Alger a été perçue comme un signal politique, même si elle n’engage pas officiellement l’exécutif français.

« Faire reculer les postures politiciennes »

Ségolène Royal n’a pas mâché ses mots. Elle a dénoncé ce qu’elle qualifie de discours provocateurs et de postures idéologiques persistantes en France, estimant qu’elles freinent toute réconciliation sincère. Selon elle, certaines forces politiques refusent encore d’admettre pleinement la souveraineté de l’Algérie et la réalité des blessures héritées de la période coloniale.

Pour l’ancienne candidate à l’élection présidentielle, la relation entre la France et l’Algérie ne peut être prisonnière de calculs politiciens à court terme. Elle affirme que la construction d’un avenir commun apaisé relève d’un « devoir envers les générations futures », tant des deux côtés de la Méditerranée.

Restitution des biens culturels : un geste fondateur attendu

Au cœur de son plaidoyer figure la restitution des biens culturels algériens conservés en France. Ségolène Royal considère ce dossier comme un préalable indispensable à toute normalisation durable. Elle cite notamment les objets personnels de l’émir Abdelkader, grande figure de la résistance algérienne au XIXᵉ siècle, toujours conservés dans des collections françaises.

Elle a également évoqué la question des restes humains de résistants algériens, dont des ossements de chouhada ((martyrs de la lutte de libération) conservés au musée de l’Homme à Paris. Selon elle, ces dépouilles doivent être restituées afin de permettre une inhumation digne en Algérie, dans le respect de la mémoire nationale. Au-delà des objets symboliques, Ségolène Royal insiste sur la restitution complète des archives coloniales, dont une grande partie est stockée à Aix-en-Provence, au sein des Archives nationales d’outre-mer.

Les essais nucléaires français dans le Sahara remis sur la table

Si une partie de ces documents a été numérisée, l’Algérie réclame depuis des décennies un accès intégral et souverain à ces archives. Ce point figure d’ailleurs parmi les recommandations de la commission mixte Histoire et Mémoire, installée par les deux États et dont le rapport, publié en novembre 2023, préconise des avancées concrètes en matière de restitution et de coopération archivistique. Autre dossier sensible remis en lumière : celui des essais nucléaires français menés dans le Sahara algérien entre 1960 et 1966.

La France a procédé à 17 essais nucléaires, dont plusieurs atmosphériques, dans les régions de Reggane et In Ekker. Les conséquences sanitaires et environnementales continuent de susciter de fortes inquiétudes en Algérie. Ségolène Royal appelle à la déclassification complète des documents relatifs à ces essais afin d’évaluer précisément l’ampleur des dégâts, d’identifier les zones contaminées et d’envisager des réparations. Elle estime que la transparence scientifique est une condition essentielle à toute reconnaissance crédible.

Un message adressé directement à Emmanuel Macron

L’ancienne ministre a annoncé son intention de porter ces revendications directement auprès du Président français. À son retour à Paris, elle prévoit de s’entretenir avec Emmanuel Macron afin de l’interpeller pour qu’il agisse sur ces dossiers longtemps différés. Depuis son arrivée à l’Élysée, Emmanuel Macron a multiplié les gestes symboliques envers l’Algérie, reconnaissant notamment certaines responsabilités de la France coloniale.

Toutefois, les avancées concrètes restent jugées insuffisantes par Alger, notamment sur la question des archives et des réparations liées aux essais nucléaires. Pour Ségolène Royal, la mémoire ne doit ni être instrumentalisée ni héritée comme une culpabilité éternelle. Elle la définit comme un processus de vérité, de reconnaissance et de réparation. Une approche qui, selon elle, pourrait permettre de transformer un passé douloureux en socle de coopération future.

Etienne Dione
Très attaché à l’Afrique Centrale que je suis avec une grande attention. L’Afrique Australe ne me laisse pas indifférent et j’y fais d’ailleurs quelques incursions
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