Santatra Ravelomanantsoa, Prix FARM 2026 : « Chaque innovation appliquée peut transformer des milliers de vies »


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Santatra Ravelomanantsoa
Santatra Ravelomanantsoa

Lauréate du Prix FARM 2026 pour ses travaux en santé des plantes, la chercheuse malgache Santatra Ravelomanantsoa est parvenue à faire chuter le taux d’infestation de la bactériose de la pomme de terre de 100 % à moins de 10 % en co-construisant les solutions avec les paysans. De passage à Paris à l’occasion du Salon de l’Agriculture, elle détaille son approche et plaide pour une recherche agronomique africaine ancrée dans le terrain.

Santatra Ravelomanantsoa est une scientifique qui incarne la jonction entre excellence académique et impact concret. Formée à Louvain-la-Neuve, La Réunion et à l’université de Californie-Davis, Santatra Ravelomanantsoa a fait le choix de revenir à Madagascar, où elle dirige le département de recherches agronomiques du FOFIFA. Alors que les cyclones Fytia et Gezani viennent de dévaster la Grande Île, la lauréate du Prix FARM 2026 appelle à faire de la recherche un levier stratégique de résilience pour les paysans malgaches.

Vous venez de recevoir le Prix FARM 2026 pour vos travaux en santé des plantes. Votre principal fait d’armes : faire chuter le taux d’infestation de la bactériose de la pomme de terre de 100 % à moins de 10 %. Quelle a été la clé de ce succès ?

Santatra Ravelomanantsoa : La première clé du succès a été l’écoute : avant de proposer des solutions, il fallait comprendre les réalités auxquelles faisaient face les paysans, leurs contraintes et leurs pratiques.

Ensuite, nous avons mobilisé la science, nous avons combiné plusieurs approches : caractérisation des souches, analyse de la dynamique de la maladie, identification des modes de transmission, étude des facteurs environnementaux favorables. Cela nous a permis de passer d’une vision symptomatique à une compréhension épidémiologique complète.

Mais la vraie différence s’est faite dans la méthode : nous n’avons pas développé des recommandations en laboratoire pour ensuite les diffuser. Nous avons co-construit les solutions avec les producteurs : gestion des semences, rotations culturales adaptées, bonne pratique d’hygiène et sanitation au champ, sélection de parcelles, détection précoce avant semis.

Nous avons également mené une campagne de sensibilisation intense pour expliquer la maladie : son origine, sa transmission, ses facteurs aggravants. Quand un producteur comprend un problème, il devient acteur de la solution.

Si je devais résumer le facteur de succès, je dirais que c’est la détermination à comprendre les causes profondes avec les paysans, puis à décider avec eux des solutions applicables dans leur réalité.

Vous préparez la création à Madagascar d’un hub d’innovation dédié à la santé des plantes et à la qualité des semences. Qu’est-ce que cela changera concrètement pour les producteurs malgaches ?

Santatra Ravelomanantsoa : À Madagascar, les compétences existent déjà : surveillance phytosanitaire, recherche scientifique, production semencière. Le défi n’est pas le manque d’expertise, mais le temps et la coordination.

Aujourd’hui, lorsqu’un problème apparaît dans un champ, il peut s’écouler des mois, parfois des années avant qu’une solution validée atteigne réellement les producteurs. Le hub changera cette dynamique. Il fonctionnera de manière montante : ce sont les besoins exprimés par les paysans qui déclencheront immédiatement l’activation du dispositif : diagnostic, mobilisation de la recherche, test de solutions, validation, production de semences adaptées, diffusion rapide. Le processus ne s’arrêtera pas à la publication d’un résultat scientifique. Il ne sera considéré comme réussi que lorsque la solution sera effectivement adoptée sur le terrain.

Le hub connectera en permanence chercheurs, services phytosanitaires, producteurs de semences, secteur privé et partenaires financiers afin que tous les maillons s’activent simultanément vers un objectif commun : résoudre un problème prioritaire dans un délai court. Il créera de la réactivité et sera un accélérateur d’impact.

Le cyclone Gezani a dévasté la côte Est de Madagascar le 10 février, quelques jours avant votre venue à Paris, après le passage de Fytia fin janvier. Plus de 680 000 personnes sont touchées, des régions agricoles entières sont sinistrées. Comment la recherche agronomique peut-elle aider les paysans malgaches face à ces catastrophes à répétition ?

Santatra Ravelomanantsoa : La recherche agronomique peut réduire la vulnérabilité des systèmes agricoles, accélérer leur relèvement après les chocs et accompagner la transition vers une agriculture véritablement résiliente. Elle n’est pas seulement un outil scientifique, elle est un levier stratégique d’adaptation face aux aléas climatiques. Elle agit à trois niveaux complémentaires. D’abord, par l’anticipation : développer des variétés tolérantes aux excès d’eau, promouvoir des cultures à cycle court et mettre en place des systèmes d’alerte pour mieux préparer les producteurs aux risques. Ensuite, par le renforcement des systèmes agricoles : diversification des cultures, amélioration de la fertilité et de la structure des sols, agroforesterie et pratiques agroécologiques qui réduisent la sensibilité des exploitations aux chocs climatiques. Enfin, par une réponse rapide post-crise : mise à disposition de semences saines, appui technique pour la relance des cultures et identification de productions adaptées afin de sécuriser la récolte suivante.

Votre parcours vous a menée de Antananarivo à Louvain-la-Neuve, La Réunion et l’université de Californie, mais vous avez choisi de revenir servir la Grande Île. Quel message pour les jeunes chercheurs africains tentés par la diaspora ?

Santatra Ravelomanantsoa : Partir se former est une chance immense. C’est l’opportunité d’élargir ses horizons, d’acquérir des compétences solides, d’explorer d’autres méthodes et d’enrichir sa vision scientifique.

Mais lorsque l’on a eu le privilège d’apprendre dans de grandes institutions, on porte aussi une responsabilité : celle de mettre ce savoir au service de ceux qui en ont le plus besoin. L’impact d’un chercheur est souvent le plus fort là où les défis sont les plus urgents.
Revenir à Madagascar, pour moi, n’a pas été un sacrifice. Cela a été une évidence. C’est une manière de donner du sens à son excellence et de servir son pays.

Au lycée, je rêvais d’être comme le Professeur Albert Rakoto Ratsimamanga, grand savant malgache et biochimiste de renommée internationale. Formé et reconnu en France, il a contribué à la valorisation scientifique de plantes médicinales malgaches, dont les recherches ont donné lieu à des applications pharmaceutiques commercialisées à l’étranger. Malgré une carrière internationale brillante, il est resté profondément engagé pour le développement scientifique de Madagascar et a fondé l’Institut Malgache de Recherches Appliquées (IMRA). Il a démontré qu’il est possible d’être un scientifique de niveau mondial tout en construisant la recherche dans son propre pays.

Mon message aux jeunes chercheurs malgaches est simple : Élargissez vos connaissances, “Ny fianarana no lova tsara indrindra”, (proverbe malgache : l’éducation est le plus bel héritage). Mais ne vous demandez pas seulement où votre carrière sera la plus confortable. Demandez-vous où elle sera la plus utile. À Madagascar, chaque innovation appliquée peut transformer des milliers de vies.

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