
Alors que Washington accélère les négociations sur le Sahara occidental et signe un protocole d’accord sur les minerais critiques avec le Maroc, la question des ressources stratégiques du territoire s’impose comme le vrai moteur de la diplomatie américaine. Phosphates de Bou Craa, trésors sous-marins du mont Tropique, terres rares… Les États-Unis veulent sécuriser leur approvisionnement face à la Chine. Mais entre un Maroc juridiquement fragilisé et une Algérie assise sur des réserves souveraines colossales, le choix du partenaire est loin d’être tranché.
En ce début mars 2026, le Département du Commerce américain ouvre un réexamen quinquennal (sunset review) décisif. La procédure doit déterminer si les droits compensateurs imposés en 2021 aux phosphates marocains, fixés à 19,97 % pour l’OCP, seront maintenus. L’enjeu est vital : avant 2021, le Maroc assurait 60 % des importations américaines de phosphates.
Après des années de bataille judiciaire, le vent a tourné. En décembre 2025, le Tribunal du commerce international a validé un taux révisé à 2,11 %, ce qui serait une victoire quasi totale pour l’OCP. Le sénateur Chuck Grassley (Iowa) plaide désormais ouvertement pour la levée des droits afin de soulager les agriculteurs américains. Mais derrière cette bataille tarifaire se joue un affrontement géopolitique dont le Sahara occidental est l’épicentre.
Bou Craa et l’hydrogène vert : le phosphate sous contrainte
L’OCP reste en effet exposé à une contestation juridique via sa filiale Phosboucraa au Sahara occidental. L’avis de l’ONU de 2002 et les arrêts de la CJUE (dont celui d’octobre 2024) rappellent que toute exploitation sans le consentement du peuple sahraoui est illégale. Cette fragilité juridique est malvenue dans la négociation finale avec les américains.
En outre, un nouvel enjeu émerge en 2026 : l’ammoniac vert. Pour décarboner ses engrais et échapper aux taxes carbone européennes (CBAM), l’OCP mise sur le potentiel éolien et solaire exceptionnel du Sahara occidental. En transformant le territoire en hub d’hydrogène vert, le Maroc lie l’avenir de l’agriculture mondiale à la stabilité politique de cette zone de conflit. Un pari qui impose un accord juridiquement solide.
Le protocole du 4 février : la « Diplomatie Boulos » en action
Le 4 février 2026, quatre jours avant le round de négociations de Madrid sur le Sahara occidental, le Maroc et les États-Unis ont signé à Washington un protocole d’accord portant sur la coopération dans l’exploration et l’extraction de minerais critiques. Le texte ne mentionne pas explicitement le Sahara occidental. Mais selon plusieurs médias espagnols, les périmètres visés englobent les zones maritimes du territoire, et notamment les monts sous-marins riches en métaux stratégiques.
« L’administration Trump aborde le Sahara occidental comme s’il s’agissait d’un actif commercial plutôt que d’une question de décolonisation non résolue », dénonce Sara Eyckmans, de WSRW. « En présentant les terres et les eaux du territoire comme faisant partie d’un accord minier avec le Maroc, les États-Unis risquent de considérer le droit international comme un obstacle à négocier. »
Le calendrier n’est pas anodin. En l’espace d’un mois, Washington a signé cet accord minier, organisé deux rounds de négociations sur le Sahara occidental (Madrid le 8 février, Washington les 23-24 février) et lancé le sunset review sur les phosphates OCP. Trois dossiers, un même sous-texte : sécuriser l’accès aux ressources d’un territoire dont le statut n’est pas réglé.
Enfin, au large de Dakhla, le mont Tropique recèle assez de cobalt pour 277 millions de véhicules électriques. Mais ce « Eldorado » se heurte à un double obstacle. D’une part, la souveraineté : le Maroc, l’Espagne et le Portugal s’en disputent le contrôle. D’autre part, le droit environnemental : en 2026, le moratoire mondial sur l’exploitation minière sous-marine (Deep Sea Mining) gagne du terrain, rendant toute extraction physique incertaine avant deux décennies. Le mont Tropique est, pour l’heure, un levier diplomatique plus qu’une ressource immédiate.
Le cadmium, un front réglementaire supplémentaire pour l’OCP
Sur le volet sanitaire, l’OCP fait face à un troisième front. La teneur en cadmium de ses phosphates, un métal lourd classé cancérigène, est un sujet récurrent en Europe. Le règlement européen (UE) 2019/1009 plafonne le cadmium dans les engrais phosphatés à 60 mg/kg de P₂O₅. En réponse, OCP Nutricrops a abaissé ses teneurs sous les 20 mg/kg pour l’ensemble de ses engrais destinés à l’UE depuis janvier 2025.
Mais le débat reste chargé de sous-entendus géostratégiques. La Russie, dont les phosphates contiennent naturellement peu de cadmium, mène un lobbying actif pour abaisser davantage les seuils européens. Une manière de gagner des parts de marché face au Maroc. Pour l’OCP, chaque front réglementaire supplémentaire réduit sa marge de manœuvre et renforce la nécessité de sécuriser ses débouchés américains via le sunset review.
L’Algérie : des réserves souveraines face au géant chinois
C’est ici que l’équation se complique pour Washington. Contrairement au Maroc, l’Algérie exploite ses ressources sur un sol souverain, sans risque de saisie judiciaire internationale.
- Phosphates : 3e réserves mondiales (Djebel Onk et Bled El Hadba).
- Fer : Gara Djebilet (2 milliards de tonnes), développé avec des consortiums chinois.
- Terres rares : Le Sahara algérien abriterait un gisement de 50 millions de tonnes, potentiellement le plus riche au monde, devant le site chinois de Bayan Obo.
Le défi pour les États-Unis est de détourner Alger de son partenaire privilégié, Pékin. La nouvelle loi minière algérienne de 2025, autorisant jusqu’à 80 % de participation étrangère, est un signal fort envoyé à l’Occident.
L’impasse marocaine et l’alternative d’Alger
Si les États-Unis veulent sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en minerais critiques sans risque juridique, c’est Alger et non Rabat qui offre la porte d’entrée la plus solide. À condition, bien sûr, de régler l’équation politique. Car l’Algérie a ses propres exigences : la question du Sahara occidental est un dossier de décolonisation, seule l’autodétermination constitue une base légitime, et tout processus doit rester dans un cadre onusien multilatéral.
Ainsi, une « troisième voie » commence à émerger dans certains cercles diplomatiques : une autonomie réelle du Sahara occidental, avec un exécutif légitimé par les Sahraouis, des compétences réellement transférées, des ressources effectivement partagées et un calendrier vérifiable. Le Maroc conserverait une présence symbolique, l’Algérie verrait sa position historique reconnue, les Sahraouis obtiendraient des droits concrets, et les États-Unis sécuriseraient leur accès aux minerais.
La fenêtre est étroite : le prochain round de négociations est prévu pour mai 2026. Si Washington veut réellement sécuriser ses chaînes d’approvisionnement, il devra tôt ou tard choisir entre le partenaire historique (Maroc) et le détenteur des réserves souveraines (Algérie). Sachant qu’un accord avec ce dernier lui permettrait d’avoir accès aux réserves d’Alger, à celles du Sahara occidental et de conserver son accord commerciale avec son allié marocain.




