
Dans le sud-ouest algérien, un projet d’infrastructure hors normes vient d’entrer dans une nouvelle phase décisive. La mise en service d’une ligne ferroviaire reliant le gisement de fer de Gara Djebilet au réseau national incarne la volonté des autorités de structurer une filière industrielle intégrée, capable de réduire la dépendance aux importations et de repositionner l’Algérie sur la carte des grands producteurs de matières premières.
L’Algérie vient de franchir une étape importante dans sa stratégie industrielle avec la mise en service d’une ligne ferroviaire de 1 000 kilomètres reliant la mine de fer de Gara Djebilet, dans l’extrême sud-ouest du pays, à la ville de Béchar. Inaugurée officiellement début février par le Président Abdelmadjid Tebboune, cette infrastructure est présentée comme l’un des projets structurants les plus ambitieux depuis l’indépendance.
Gara Djebilet : un gisement colossal longtemps inexploité
Traversant des zones désertiques parmi les plus difficiles d’Afrique du Nord, la ligne a été conçue pour désenclaver l’un des plus vastes gisements de minerai de fer au monde. Elle constitue le maillon clé d’un futur axe logistique reliant le Sahara algérien aux ports du nord, notamment Oran, principal hub sidérurgique et portuaire du pays. Découvert dans les années 1950, le gisement de Gara Djebilet recèle des réserves estimées à 3,5 milliards de tonnes de minerai de fer, selon les données des autorités algériennes.
Ce potentiel place le site parmi les plus importants gisements non exploités à l’échelle mondiale. Pendant plusieurs décennies, son exploitation est restée à l’état de projet en raison de son isolement géographique, de l’absence d’infrastructures lourdes et de contraintes techniques liées à la qualité du minerai. Aujourd’hui, ces obstacles sont progressivement levés grâce à un investissement public massif et à des partenariats industriels internationaux.
Une capacité logistique pensée pour l’export industriel
La construction de la ligne ferroviaire s’est étendue sur 20 mois, un délai particulièrement court compte tenu de l’ampleur du projet. Le tracé comprend 45 ouvrages d’art, dont des ponts et des structures adaptées aux conditions climatiques extrêmes du désert. Les travaux ont été réalisés par un consortium associant le groupe chinois China Railway Construction Corporation (CRCC) et plusieurs entreprises algériennes du secteur des travaux publics. Le financement a été assuré intégralement par l’État algérien, confirmant la priorité stratégique accordée au projet.
À terme, 24 trains minéraliers circuleront quotidiennement sur cette ligne, assurant l’acheminement du minerai vers les unités de transformation et les ports d’exportation. La capacité visée est de 50 millions de tonnes de minerai par an, un volume qui pourrait repositionner l’Algérie comme grand acteur du marché sidérurgique régional. L’exploitation du gisement est confiée à la Société nationale du fer et de l’acier, en partenariat avec un consortium chinois, avec un objectif clair : créer une chaîne de valeur complète, de l’extraction à la transformation.
Le défi du phosphore et l’industrialisation locale
Le minerai de Gara Djebilet se distingue par une teneur élevée en phosphore, un élément indésirable pour la production d’acier classique. Pour contourner cette contrainte, l’Algérie investit dans des unités de traitement et de déphosphoration, destinées à valoriser localement le minerai avant son utilisation industrielle. Cette approche vise à limiter l’exportation de matière brute et à renforcer le tissu industriel national, notamment dans la sidérurgie et les industries métallurgiques à forte valeur ajoutée.
Au-delà de l’enjeu minier, ce projet s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification économique. Entre 2019 et 2023, les hydrocarbures ont représenté près de 50% des recettes budgétaires de l’État algérien, exposant le pays aux fluctuations des prix mondiaux du pétrole et du gaz. Le développement du secteur minier, et en particulier du fer, pourrait générer des milliers d’emplois directs et indirects, stimuler les régions du sud et renforcer la souveraineté industrielle du pays.
Une nouvelle géographie économique en construction
Avec la ligne Gara Djebilet–Béchar, l’Algérie ne se contente pas de poser des rails : elle redessine sa géographie économique, reliant le Sahara aux marchés internationaux. À moyen terme, ce corridor pourrait devenir un axe structurant pour d’autres projets miniers et logistiques, renforçant la position du pays en Afrique du Nord et sur le marché mondial des matières premières.





