Résilience alimentaire : l’Algérie première en Afrique, mais de quelle résilience parle-t-on ?


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Des céréales
Des céréales

Classée 32e mondiale et première du continent africain par le tout nouvel indice RFSI d’Economist Impact, l’Algérie affiche un bilan remarquable en matière de résilience alimentaire. Mais derrière ce score se dessine une question stratégique : cette résilience, bâtie sur la capacité financière d’un État pétrolier, peut-elle se transformer en souveraineté alimentaire durable ? Entre atout méditerranéen et dépendance céréalière, décryptage d’un paradoxe algérien.

Le 3 mars 2026, le think tank britannique Economist Impact a publié depuis Londres la première édition du Resilient Food Systems Index (RFSI), un classement inédit évaluant la solidité des systèmes alimentaires de 60 pays à travers 71 indicateurs. Résultat : l’Algérie s’impose comme le pays le plus résilient du continent africain, avec un score de 64,66 points sur 100, devant l’Afrique du Sud (62,65) et l’Égypte (62,18). Dans le monde arabe, elle ne cède le pas qu’au Qatar et à l’Arabie saoudite.

La performance est d’autant plus notable que l’indice ne se contente pas de mesurer la production agricole brute. Il évalue la capacité d’un État à garantir à sa population un accès stable, abordable et nutritionnellement satisfaisant à l’alimentation, y compris face aux chocs climatiques et géopolitiques. Un terrain sur lequel l’Algérie, on va le voir, dispose d’atouts spécifiques, mais aussi de vulnérabilités que ce classement invite à regarder en face.

Un champion de la résilience qui importe 70 % de son blé

Le paradoxe mérite d’être posé clairement. L’Algérie est le premier pays africain pour la résilience alimentaire, mais elle reste l’un des plus gros importateurs de céréales au monde. Sa consommation de blé, estimée à plus de 220 kg par habitant et par an selon le Programme alimentaire mondial, exige des importations massives, de l’ordre de 65 millions de quintaux par an, pour un coût supérieur à 2 milliards de dollars.

Comment alors être « résilient » sans être autosuffisant ? C’est que le RFSI ne mesure pas la même chose que les indices de production agricole. Il évalue la capacité d’absorption des chocs : la stabilité des approvisionnements, le pouvoir d’achat alimentaire de la population, la qualité des infrastructures logistiques, les dispositifs de prévention climatique. Or sur ces terrains, l’Algérie dispose d’un avantage considérable : les recettes pétrolières et gazières lui donnent la capacité financière de sécuriser ses importations, de maintenir des subventions alimentaires et de constituer des stocks stratégiques, même lorsque les cours mondiaux flambent.

C’est une résilience « par le portefeuille », et elle n’est pas à sous-estimer. Lorsque la crise russo-ukrainienne a provoqué en 2022 une envolée des prix du blé sur les marchés mondiaux, l’Algérie a pu amortir le choc là où d’autres pays africains, dépourvus de cette assise financière, ont vu les prix de leurs denrées de base s’envoler.

Le talon d’Achille : la dépendance au cycle des hydrocarbures

Mais cette résilience a un coût, et surtout une fragilité structurelle. Elle repose sur un facteur exogène au système alimentaire lui-même : la rente énergétique. Si les cours du pétrole et du gaz venaient à chuter durablement, la capacité d’Alger à financer ses importations céréalières et ses dispositifs de subvention serait directement affectée. Le rapport d’Economist Impact ne le dit pas explicitement, mais sa méthodologie pose les bases d’une lecture plus fine : le pilier « réactivité face aux risques climatiques », le plus faible à l’échelle mondiale avec une moyenne de 56,4 points, est précisément celui où les pays dépendants de facteurs extérieurs sont les plus exposés.

L’Algérie se situe juste au-dessus de la moyenne mondiale (63,68 points). C’est un score solide, mais il n’est pas celui d’un système alimentaire structurellement à l’abri. C’est justement ce que les autorités algériennes semblent avoir compris.

De la résilience financière à la résilience agronomique : le tournant de 2026

Un mois avant la publication du RFSI, le 1er février 2026, le ministre de l’Agriculture Yacine El-Mahdi Oualid présentait devant le Conseil de la nation les axes d’une nouvelle stratégie agricole explicitement tournée vers la souveraineté alimentaire. Extension de la surface agricole utile à 9 millions d’hectares (contre 8,5 précédemment), relance de la production nationale de semences potagères, développement des cultures de colza oléagineux, de légumineuses sèches et de maïs, mécanisation, irrigation, numérisation du secteur. L’objectif affiché : réduire progressivement la dépendance aux importations.

Le RFSI valide en quelque sorte l’étape un qui montre que l’Algérie a su construire un système alimentaire capable d’encaisser les chocs. La feuille de route du ministre Oualid dessine l’étape deux, celle de transformer cette résilience d’achat en résilience de production. C’est un passage délicat, car il implique d’investir massivement dans un secteur agricole longtemps resté dans l’ombre du secteur énergétique.

Le lien méditerranéen : un atout stratégique sous-estimé

Un détail du classement RFSI mérite attention. Le Portugal, premier mondial avec 76,83 points, et la France, deuxième avec 76,75 points, partagent avec l’Algérie un trait fondamental : le modèle alimentaire méditerranéen. Céréales, légumineuses, huile d’olive, fruits et légumes, consommation modérée de protéines animales — ce régime, reconnu par l’OMS pour ses bénéfices nutritionnels, correspond précisément aux critères de qualité et de sécurité alimentaire évalués par l’indice.

Classement RFSI 2026 résilience alimentaire Afrique Algérie première
Classement RFSI 2026 résilience alimentaire Afrique Algérie première

Le modèle alimentaire algérien traditionnel, à dominante végétale, structuré autour du blé dur, des lentilles, des pois chiches, des fèves et de l’huile d’olive, est en réalité un atout stratégique pour la résilience nutritionnelle du pays. Il est paradoxal qu’aucune des analyses publiées jusqu’ici n’ait fait ce rapprochement entre le Portugal, champion mondial du RFSI, et l’Algérie, champion africain, tous deux héritiers du même bassin alimentaire méditerranéen.

La menace, en revanche, vient de l’occidentalisation accélérée des habitudes de consommation, fast-food, boissons sucrées, farine blanche raffinée, qui érode cette base nutritionnelle traditionnelle et pèse sur les indicateurs de santé publique.

Un classement qui pose les bonnes questions

Le RFSI 2026 est un outil neuf, avec les limites méthodologiques inhérentes à tout premier exercice de benchmarking mondial. Mais il a le mérite de déplacer le débat sur la sécurité alimentaire, trop souvent réduit à la seule question des volumes de production, vers une approche systémique intégrant accessibilité, qualité nutritionnelle et adaptation climatique.

Pour l’Algérie, le message est double. Le classement confirme que le pays a bâti, grâce à sa puissance financière, un rempart réel contre l’insécurité alimentaire. C’est une situation que beaucoup de ses voisins africains, plongés dans les zones les plus vulnérables de l’indice, lui envient. Mais il suggère aussi que la prochaine frontière est agronomique, technologique et environnementale. Transformer une résilience de consommateur en résilience de producteur : c’est le défi que l’Algérie devra relever pour que son score RFSI soit encore meilleur, et surtout plus solide, lors de la prochaine édition.

Zainab Musa
LIRE LA BIO
Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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