Inégalités et redistribution au Maghreb : l’envers du classement HelloSafe 2026


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Infrastructures et Coopération Maghrébine, Enjeux de Prospérité et d'Équité
Infrastructures et Coopération Maghrébine, Enjeux de Prospérité et d'Équité

Selon le HelloSafe Prosperity Index 2026, publié le 9 avril, l’Algérie devient la première économie du Maghreb en matière de prospérité globale, et se hisse à la troisième place africaine. Le Maroc ferme la marche des quatre pays maghrébins analysés, pénalisé par des inégalités de revenus particulièrement élevées.

L’Algérie est, en 2026, le pays le plus riche du Maghreb. Le HelloSafe Prosperity Index, publié le 9 avril par le comparateur canadien, place Alger sur le podium africain en troisième derrière les Seychelles et Maurice, et à la première place des économies maghrébines, devant la Libye, la Tunisie et le Maroc. Rabat, neuvième africain, ferme la marche du quatuor avec un coefficient de Gini de 39,5 contre 27,6 pour l’Algérie. Une hiérarchie à contre-courant des lectures habituelles fondées sur le seul PIB par habitant, et qui dessine en creux une nouvelle cartographie de la prospérité en Afrique du Nord.

L’Algérie, premier pays du Maghreb en 2026 selon HelloSafe

Avec un score de 54,24 sur 100, l’Algérie grimpe à la troisième place africaine, juste derrière les Seychelles (98,09) et Maurice (77,09). C’est la seule économie du continent à figurer dans le trio de tête derrière les deux pays insulaires. Elle devance le Gabon, l’Égypte, la Libye, la Tunisie, le Botswana, le Maroc et l’Afrique du Sud. La raison tient en un chiffre : un coefficient de Gini de 27,6, le plus faible de tout le panel africain, mesuré par la Banque mondiale.

Derrière ce résultat statistique, on trouve un modèle économique et social spécifique. L’Algérie partage avec la population depuis des décennies une part substantielle de sa rente des hydrocarbures via les subventions à la consommation, carburants, électricité, produits de base ou les transferts sociaux. Ainsi, l’emploi public représente encore plus du tiers de l’emploi salarié formel et la pauvreté est globalement inexistante dans le pays. Ce mécanisme, parfois décrié par les institutions financières internationales pour son coût budgétaire et son effet d’éviction sur l’investissement, produit en revanche un effet mesurable : l’écart entre les ménages les plus aisés et les plus modestes y est statistiquement le plus réduit du continent étudié. Plutôt que de favoriser l’émergence de quelques grandes fortunes, l’Algérie privilégie une répartition forte des ressources.

Le résultat appelle une nuance méthodologique. Les données de référence sur les inégalités algériennes datent de 2011, les seules disponibles dans les bases internationales standardisées. HelloSafe reconnaît cette ancienneté comme l’une des limites de son index, tout en soulignant que cet indicateur pèse 15 % du score final, et que la position algérienne reste stable dans les sept configurations alternatives de pondération testées par les auteurs.

Maroc : dernier du Maghreb, plombé par les inégalités de revenus

À l’autre extrémité du classement, le Maroc n’obtient que 36,73 points et ferme la marche des quatre pays maghrébins analysés, neuvième au classement africain. Le résultat tranche violemment avec la communication économique du royaume. Depuis une décennie, Rabat veut multiplier les marqueurs de modernisation : usine Renault de Tanger devenue premier complexe automobile d’Afrique, arrivée de Stellantis sur le segment électrique, leadership mondial de l’OCP sur les phosphates, projets d’hydrogène vert, hub aérien de Casablanca, rayonnement financier régional.

Mais le Prosperity Index ne mesure ni la croissance, ni la part de marché internationale. Il mesure ce que la richesse produite laisse réellement aux ménages. Et ici, le coefficient de Gini marocain atteint 39,5 selon les données de la Banque mondiale, près de douze points au-dessus de celui de l’Algérie. L’écart entre production économique agrégée et distribution effective des revenus pèse lourdement dans la notation, aux côtés d’un taux de pauvreté relative supérieur et d’un Indice de développement humain en retrait par rapport à la Tunisie et à l’Algérie.

C’est d’ailleurs ce qui a entrainé la révolte de la jeunesse avec les manifestation de la GEN Z 212, fortement réprimées par Mohammed VI. Une repression qui n’a cependant pas apporté de réponse à un problème réccurent. Pendant que certains s’enrichissent, la population reste dans la misère.

Ce décalage n’est pas une découverte. Le Haut-Commissariat au plan marocain documente régulièrement la persistance d’écarts territoriaux et sociaux marqués malgré deux décennies de croissance soutenue. Les mobilisations du Rif en 2016-2017, les protestations épisodiques sur la cherté de la vie ou encore la crise Gen Z 212 de 2025 ont rappelé que la modernisation par le haut n’efface pas la question de la répartition. Le classement HelloSafe donne à ce débat interne un indicateur comparatif que le discours officiel n’aime pas mettre en avant.

Libye et Tunisie, les deux intermédiaires du classement maghrébin

La Libye occupe la sixième place africaine avec 46,61 points, deuxième du Maghreb. Cette position flatteuse masque la réalité d’un pays fragmenté entre Tripoli et l’Est depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. La rente pétrolière, dont les volumes d’exportation ont retrouvé en 2024-2025 des niveaux proches de la période pré-guerre civile, continue de tirer vers le haut le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat. Mais le Prosperity Index ne mesure pas la stabilité politique, ni la qualité des services publics dégradés, deux dimensions sur lesquelles les indices spécialisés, Fragile States Index ou Global Peace Index, classent la Libye en queue de continent.

La Tunisie pour sa part obtient 45,19 points, troisième du Maghreb. Son coefficient de Gini à 33,7 la situe entre l’Algérie et le Maroc en termes d’égalité. Le pays reste confronté à un contexte structurel dégradé : croissance atone depuis 2011, dette publique au-dessus de 80 % du PIB, négociations intermittentes et gelées avec le Fonds monétaire international. Il se classe néanmoins devant le Maroc grâce à un IDH plus favorable, porté par des décennies d’investissement dans l’éducation publique et le système de santé. Ce sont deux acquis structurels de l’ère Bourguiba que les gouvernements successifs ont globalement préservés.

Classement des pays les plus riches du Maghreb en 2026
Classement des pays les plus riches du Maghreb en 2026

Une méthodologie qui dépasse le PIB par habitant

Le HelloSafe Prosperity Index combine cinq indicateurs pondérés : le PIB en parité de pouvoir d’achat (30 %), le Revenu national brut par habitant calculé selon la méthode Atlas (20 %), l’Indice de développement humain (20 %), le coefficient de Gini (15 %) et le taux de pauvreté relative (15 %). L’approche permet notamment de neutraliser les PIB artificiellement gonflés, comme celui de l’Irlande, où les profits des multinationales enregistrées pour raisons fiscales faussent la perception des revenus réels des ménages.

Appliquée aux économies africaines, la méthode corrige plusieurs illusions statistiques : elle pénalise les États rentiers à inégalités fortes et valorise les pays parvenant à convertir leur croissance en progrès social mesurable. Les auteurs reconnaissent plusieurs limites : ancienneté de certaines données Gini, caractère estimatif du taux de pauvreté pour la majorité des pays africains non couverts par l’enquête OCDE, pondération éditoriale des cinq indicateurs. Ils revendiquent néanmoins une lecture plus équilibrée que les classements par PIB par habitant, souvent flatteurs pour les économies rentières comme pour les hubs fiscaux.

Quatre agendas nationaux en creux

Au-delà de la hiérarchie publiée, le classement HelloSafe dessine en creux quatre agendas nationaux distincts.

  • Pour l’Algérie, premier du Maghreb : consolider l’acquis d’égalité tout en diversifiant un appareil productif encore trop dépendant des hydrocarbures, dont la rente finance indirectement le modèle social qui vaut au pays son podium C’est la priorité politique du nouveau manda du Président Tebboune.
  • Pour la Libye : reconstruire des institutions et des services publics à la hauteur d’une rente pétrolière qui fait illusion dans les agrégats.
  • Pour la Tunisie : rétablir la soutenabilité budgétaire sans sacrifier les acquis éducatifs et sanitaires qui la maintiennent devant le Maroc.
  • Pour le Maroc, dernier des Maghrébins : assumer que la modernisation par le haut ne suffit plus, et traiter frontalement la question des inégalités territoriales et sociales.

Être le pays le plus riche du Maghreb, suggère en somme l’index canadien, ce n’est pas produire le plus. C’est faire en sorte que la richesse produite se retrouve dans la vie des habitants. Sur ce critère précis, la hiérarchie régionale de 2026 n’est pas celle qu’on lit d’ordinaire.

Zainab Musa
LIRE LA BIO
Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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