Aïd al-Adha 2026 : Maroc, Algérie, Tunisie, trois stratégies au Maghreb face au prix du mouton


Lecture 6 min.
Des moutons
Des moutons (illustration)

À une semaine de l’Aïd al-Adha, célébré le mercredi 27 mai 2026, Rabat, Alger et Tunis doivent rendre le mouton du sacrifice accessible malgré l’inflation, les sécheresses répétées et la pression sur les revenus. Cependant, les réponses divergent. Le Maroc parie sur la reconstitution de son cheptel, l’Algérie sur l’importation massive, la Tunisie sur des prix encadrés dans des circuits officiels. À quelques jours de la fête, le prix du mouton expose les fragilités économiques et sociales du Maghreb.

Maroc : le pari du cheptel national et le retour du Sardi

Au Maroc, l’édition 2026 marque un retour attendu. En effet, en février 2025, le roi Mohammed VI avait pris une décision rare en appelant les Marocains à renoncer au sacrifice, une mesure inédite depuis 1996, lorsque Hassan II avait déjà demandé aux fidèles de s’abstenir en raison de la sécheresse. Au moment de la décision, le ministère de l’Agriculture chiffrait le recul du cheptel à 38 % en un an, dans un contexte de déficit pluviométrique et de tensions sur l’alimentation animale.

L’année blanche a porté ses fruits, au moins en partie. Selon l’Association nationale ovine et caprine (ANOC), le cheptel recensé en août 2025 atteignait 32,8 millions de têtes, dont 23,1 millions d’ovins. Depuis, les autorités marocaines affirment que la reconstitution s’est accélérée. Le ministère de l’Agriculture évalue désormais l’offre disponible pour l’Aïd entre 8 et 9 millions de têtes, pour une demande comprise entre 6 et 7 millions.

Le Maroc fait donc l’impasse sur l’importation de bétail vif. « Le marché national reposera entièrement sur la production locale, sans recours à l’importation de bétail étranger », affirme Mohamed Jebli, président de la Fédération marocaine des acteurs de l’élevage. Les races Sardi, originaire de la Chaouia et reconnaissable à ses taches noires autour des yeux, et Bergui se vendent entre 65 et 80 dirhams le kilogramme vif. Pour une bête de classe moyenne, le budget oscille entre 3 000 et 4 000 dirhams, soit environ 280 à 370 euros. Des moutons plus modestes restent proposés autour de 1 500 à 2 500 dirhams. Un an plus tôt, certaines bêtes pouvaient dépasser les 5 000 dirhams.

Pour autant, la détente n’efface pas les tensions et à quelques jours de l’Aïd, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch a publié un arrêté encadrant temporairement la commercialisation des ovins. Le texte vise notamment les « chenaka », ces revendeurs spéculateurs régulièrement accusés de faire grimper les prix. Le dispositif oblige les vendeurs à se déclarer auprès des autorités locales et interdit l’achat de bêtes dans les marchés à des fins de revente. Malgré la reconstitution du cheptel, les grands souks restent donc sous surveillance.

Algérie : importations massives et QR code pour éviter les tensions

En Algérie, face à des prix locaux devenus difficiles à soutenir pour de nombreux ménages (entre 80 000 et 150 000 dinars selon les relevés de mars 2026, jusqu’à 200 000 dinars pour les gros béliers), comme en 2025, le président Abdelmadjid Tebboune a pris de mesures fortes et décidé l’importation d’un million de moutons. La mesure, annoncée en janvier par le Premier ministre Sifi Ghrieb, reconduit le dispositif lancé en 2025, mais avec une organisation repensée. Les animaux proviennent notamment d’Espagne, de Roumanie, du Brésil et d’Uruguay. Une première cargaison de 12 350 moutons espagnols a été déchargée au port d’Alger fin mars. Le port d’Oran a ensuite réceptionné plusieurs navires. L’ensemble des arrivages doit être finalisé avant le 20 mai, soit à une semaine de l’Aïd.

Pour maintenir un prix de sortie autour de 48 000 à 50 000 dinars, soit environ 310 à 320 euros, les importations bénéficient d’une détaxation complète : exonération de droits de douane, de TVA, de taxe de domiciliation bancaire et de contribution de solidarité, valable du 15 novembre 2025 au 30 juin 2026.

L’innovation porte sur la plateforme numérique adhahi, gérée par l’Algérienne des viandes rouges (ALVIAR). Le citoyen y choisit un point de vente et un créneau horaire, reçoit un QR code par SMS, puis le présente pour accéder au dépôt. Chaque animal porte une boucle d’identification et un certificat sanitaire. Le ministère de l’Agriculture revendique un contrôle vétérinaire « du port au point de vente ».

Réservez votre mouton
Réservez votre mouton

Le dispositif a vocation à éviter les files d’attente observées lors de la campagne précédente.

Tunisie : prix encadrés dans les circuits officiels, flambée sur le marché libre

La Tunisie a choisi une voie plus contrainte. Le ministère du Commerce a annoncé l’importation de 15 000 à 20 000 têtes, complétée par des arrivages de viande réfrigérée. Le dispositif repose surtout sur des prix de référence appliqués dans les circuits officiels.
Le 8 mai, le Groupement interprofessionnel des viandes rouges et du lait (GIVLAIT) a fixé un barème applicable dans deux points de vente situés à Essaïda, dans le gouvernorat de la Manouba, et à Radès, dans le gouvernorat de Ben Arous. Ces points de vente sont ouverts depuis le 18 mai. Les prix sont établis au kilo vif : 27 dinars tunisiens pour les bêtes de moins de 45 kg, 25,8 dinars entre 45 et 65 kg, et 23,8 dinars au-delà.

Sur le marché libre, la situation est beaucoup plus tendue. L’Organisation tunisienne d’orientation du consommateur (OTOC) constate des tarifs allant de 800 à 2 500 dinars, soit jusqu’à 760 euros pour une seule bête. Son président, Lotfi Riahi, a alerté le 12 mai sur une hausse de 150 dinars en trois jours. Il dénonce le poids des intermédiaires, les « gassara », qui réaliseraient selon lui des marges de 400 à 500 dinars par tête.

Or le prix des aliments pour bétail ont reflué cette année, entre 12 000 et 17 000 dinars la tonne. La hausse vient donc de la chaîne commerciale et de la spéculation des intermédiaires.

Trois réponses pour une même pression sociale

Côte à côte, ces trois dispositifs en disent long sur les équilibres économiques du Maghreb. Le Maroc cherche à prouver que son cheptel s’est reconstitué après l’année blanche de 2025. L’Algérie mobilise l’importation, la subvention et le numérique pour satisfaire la demande. La Tunisie, plus contrainte budgétairement, tente de peser sur les prix par des circuits encadrés.

Le problème, lui, ne change pas d’un pays à l’autre. Le sacrifice de l’Aïd cesse d’être un simple rite religieux pour devenir un test de pouvoir d’achat, un marqueur social et, pour les gouvernements, un moment de vérité à quelques jours de la fête.

Zainab Musa
LIRE LA BIO
Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News