
Hargeisa célèbrait ce lundi 18 mai 2026 le 35ᵉ anniversaire de sa déclaration d’indépendance. Cette année, la fête nationale prend une dimension inédite car depuis le 26 décembre 2025, le Somaliland est reconnu par Israël, premier État membre de l’ONU à franchir ce pas. Derrière cette percée diplomatique, le rôle attribué au Mossad éclaire les enjeux sécuritaires d’un rapprochement qui dépasse largement la symbolique de la reconnaissance.
Sur la place centrale de Hargeisa, les couleurs vert, blanc et rouge claquent au vent comme chaque 18 mai depuis trente-cinq ans. Mais l’édition 2026 du Maalinta Madax-bannaanida, la fête de l’indépendance, n’a plus tout à fait le goût des précédentes. Les défilés militaires, les parades civiles et les concerts patriotiques se déroulent désormais sous un drapeau qu’une chancellerie étrangère considère, pour la première fois, comme celui d’un État de plein droit.
Le 26 décembre 2025, Benjamin Netanyahou, son ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar et le président somalilandais Abdirahman Mohamed Abdullahi, dit « Irro », ont signé une déclaration conjointe de reconnaissance mutuelle. Israël devenait ainsi, rompant trois décennies de paralysie diplomatique, le premier État membre des Nations unies à briser l’isolement de Hargeisa.
Cinq mois plus tard, l’ambassadeur somalilandais Mohamed Hagi a remis ce 18 mai ses lettres de créance au président israélien Isaac Herzog, à Jérusalem. Hargeisa entendait faire coïncider son entrée partielle dans le cercle des États reconnus avec sa fête nationale, dans une mise en scène diplomatique soigneusement préparée.
Une rupture longtemps préparée dans l’ombre
Officiellement, la reconnaissance israélienne s’inscrit « dans l’esprit des accords d’Abraham », selon la formule de Benjamin Netanyahou. Le Premier ministre israélien a invité le président somalilandais à Jérusalem, promis des coopérations dans l’agriculture, la santé, les technologies et l’économie, et annoncé l’échange d’ambassadeurs. Michael Lotem a été désigné ambassadeur israélien au Somaliland en avril.
Un détail du communiqué du 26 décembre mérite cependant attention. Netanyahou y remercie nommément David Barnea, le directeur sortant du Mossad, ainsi que son agence, pour leur contribution à l’avancée du dossier.
Selon plusieurs sources israéliennes citées par Ynet et le Times of Israel, le Mossad a entretenu pendant plusieurs années des relations discrètes et de haut niveau avec les responsables somalilandais. Le président Irro lui-même aurait noué des liens avec David Barnea bien avant son élection en 2024.
Dès 1990, Israël avait été le seul État à dénoncer à l’ONU les massacres commis contre les Isaaq par le régime de Siad Barre dans ce qui fut le prélude de l’indépendance du Somaliland. En 1995, le président somalilandais Ibrahim Egal écrivait à Yitzhak Rabin pour proposer un rapprochement, avec l’espoir d’obtenir ensuite une reconnaissance américaine. Trente ans plus tard, Tel-Aviv a fait le premier pas.
Berbera, l’enjeu stratégique
Lorsque le président Irro s’est rendu à Jérusalem dans la phase finale des négociations, à l’automne 2025, il n’a pas seulement rencontré des responsables diplomatiques. Il s’est entretenu avec Benjamin Netanyahou, le ministre de la Défense Israël Katz et David Barnea. La composition de cette réunion indique le poids du volet sécuritaire dans le rapprochement entre les deux parties.
L’enjeu central s’appelle Berbera. Le port somalilandais, situé sur le golfe d’Aden, dispose d’un aéroport hérité de l’époque soviétique dont la piste de 4 140 mètres, figure parmi les plus longues du continent africain. Cette infrastructure, conçue à l’origine pour accueillir des bombardiers stratégiques et des avions ravitailleurs, surplombe directement le détroit de Bab el-Mandeb, par où transite environ 12 % du commerce mondial. Berbera se trouve à moins de 300 kilomètres des zones contrôlées par les Houthis au Yémen. Un point stratégique, encore plus dans cette période ou le détroit d’Ormuz est bloqué.
Le 8 janvier 2026, sur la chaîne israélienne Channel 12, la responsable des Affaires étrangères somalilandaises Deqa Qasim a reconnu que des discussions sur l’installation d’une base militaire israélienne étaient en cours, contredisant des démentis antérieurs. Cinq jours plus tard, son ministre Abdirahman Dahir Adan déclarait : « Il n’y a pas de limites aux domaines dans lesquels nous pouvons travailler. » Une future présence militaire israélienne sur sa côte qui inquiète la Somalie.
L’Afrique inquiète, Mogadiscio isolée, Gaza en arrière-plan
La célébration du 18 mai 2026 se déroule dans un environnement régional tendu. Quelques heures après l’annonce du 26 décembre, la Somalie, l’Égypte, la Turquie et Djibouti ont publié un communiqué conjoint dénonçant une atteinte à la souveraineté somalienne et un précédent dangereux au regard de la Charte des Nations unies. L’Union africaine, fidèle à sa doctrine d’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, a réaffirmé son attachement à l’unité somalienne.
Le Conseil de sécurité a tenu une réunion d’urgence dès le 29 décembre. La Chine, dont la « Route de la Soie maritime » longe la côte somalilandaise, a vivement critiqué la décision israélienne. Seul Taïwan, partenaire historique de Hargeisa, a salué cette reconnaissance.
Enfin se pose la question de la Palestine et de Gaza. Dès mars 2025, des fuites évoquaient une approche israélo-américaine auprès de Hargeisa, Khartoum et Mogadiscio sur l’accueil éventuel de réfugiés palestiniens. Mais aucune confirmation depuis.
Le sujet n’en reste pas moins inflammable. À Borama, dans la région d’Awdal, le 26 décembre, une foule a brandi des drapeaux palestiniens et scandé « Free Palestine » en marge des célébrations pro-israéliennes. Cette dissonances’explique car la région d’Awdal est peuplée majoritairement par les clans Gadabuursi, traditionnellement plus réservés à l’égard du pouvoir central de Hargeisa, dominé par les Isaaq, et plus proches de Djibouti. Pour les spécialistes de la région, le ralliement national derrière la reconnaissance israélienne n’est donc pas homogène.
À la tribune des cérémonies, Irro a répété ce qu’il martèle depuis son élection : « Une démocratie stable depuis trente-cinq ans mérite sa place. » C’est un constat largement partagé, le Somaliland étant un ilôt de stabilité dans une zone troublée. Mais reste à savoir si la reconnaissance israélienne n’expose pas Hargeisa à ses premiers conflits internes.



