Bab el-Mandeb : pourquoi l’Afrique serait en première ligne en cas de blocage du détroit


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Un blocage durable de Bab el-Mandeb  provoquerait une nouvelle crise du commerce mondial. Mais pour l’Afrique, le choc serait à la fois direct et profondément inégal : l’Égypte verrait ses recettes du canal de Suez  s’effondrer encore davantage, la Corne de l’Afrique subirait de plein fouet la désorganisation des flux maritimes, et une grande partie du continent encaisserait une nouvelle poussée des prix du carburant, des denrées alimentaires et des engrais.

L’Égypte en première ligne avec le Canal de Suez

S’il est un pays africain pour lequel Bab el-Mandeb n’est pas un simple point sur une carte, c’est bien l’Égypte. Le détroit commande, en effet, l’accès méridional à la mer Rouge et donc au canal de Suez, dont dépend une part essentielle des recettes en devises du pays. La Banque mondiale rappelait déjà que l’axe mer Rouge-Suez concentrait environ 30 % du trafic mondial de conteneurs et qu’à la fin mars 2024, le trafic passant par Suez et Bab el-Mandeb avait chuté de moitié sous l’effet des attaques et des déroutements. Reuters rapportait de son côté que les perturbations en mer Rouge avaient coûté à l’Égypte environ 7 milliards de dollars de recettes du canal en 2024, soit une baisse de plus de 60 %. Pour Le Caire, un blocage prolongé serait donc bien un choc budgétaire et monétaire majeur et les bases d’une grave crise populaire. Ce qui explique les demandes pressant du Président Sissi auprès de Trump pour arrêter la guerre le plus rapidement possible.

Cette vulnérabilité égyptienne a une portée continentale. Quand l’un des grands couloirs reliant l’Asie, l’Europe et l’Afrique se grippe, ce ne sont pas seulement les armateurs qui paient le prix, mais aussi les États dépendants des importations stratégiques et des revenus logistiques. Le détour par le cap de Bonne-Espérance rallonge fortement les trajets, renchérit le fret, désorganise les rotations des navires et accroît la pression sur les chaînes d’approvisionnement. Un blocage total de Bab el-Mandeb amplifierait encore cette mécanique déjà à l’œuvre depuis la crise de la mer Rouge.

La Corne de l’Afrique et l’Est du continent sous tension

Pour les pays d’Afrique orientale, l’impact serait encore plus concret. L’UNCTAD souligne que l’Europe représente 26 % des importations africaines en valeur et 26 % des exportations du continent. Elle précise aussi qu’en volume, environ 31 % du commerce extérieur de Djibouti, 34 % de celui du Soudan, 15 % de celui du Kenya et 10 % de celui de la Tanzanie transitent par Suez. Autrement dit, toute fermeture durable de Bab el-Mandeb toucherait immédiatement les économies les plus connectées à ce corridor, avec des délais plus longs, des ruptures de conteneurs, des surcoûts logistiques et des tensions accrues sur les approvisionnements.

L’UNCTAD notait déjà des effets très concrets sur l’Afrique de l’Est : allongement des délais, pénuries de conteneurs et fragilisation des chaînes d’exportation pour des produits comme les avocats, le thé ou le café. Elle estime par ailleurs qu’un reroutage de Shanghai à Rotterdam ajoute environ douze jours de navigation. Un blocage du détroit impacterait donc directement les entrepôts, les ports et les comptes des entreprises africaines.

Inflation, monnaies sous pression et fragilités budgétaires

Enfin, le reste du continent subirait surtout un choc de prix.  Le conflit au Moyen-Orient affecte déjà les économies africaines par la hausse du carburant, de l’alimentation et des engrais. Selon l’économiste en chef de la BAD, la croissance du continent pourrait perdre environ 0,2 point si le choc s’arrêtait rapidement et jusqu’à 1,5 point s’il se prolongeait six mois. Le même indiquait qu’environ 29 pays africains faisaient déjà face à des dépréciations monétaires liées aux pressions inflationnistes, tandis que le service de la dette absorbait plus de 31 % des recettes publiques du continent.

Au total, un blocage de Bab el-Mandeb dessinerait une géographie africaine de la vulnérabilité : l’Égypte perdrait une rente stratégique essentielle, la Corne de l’Afrique et l’Afrique de l’Est subiraient de front la désorganisation logistique, et une grande partie du continent verrait l’inflation importée rogner un peu plus la croissance, les budgets publics et le pouvoir d’achat. Pour l’Afrique, ce détroit lointain est un problème intérieur, économique et social, presque immédiat.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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