
Intervenant à Chantilly lors de la 18e édition de la World Policy Conference, le président rwandais Paul Kagame a livré un réquisitoire contre un ordre international qu’il juge structurellement biaisé contre le continent africain. Un discours sans concessions qui interroge les termes réels du partenariat entre l’Afrique et le reste du monde.
«L’ordre mondial que beaucoup pensaient stable n’a jamais vraiment été stable pour tout le monde.» La formule de Paul Kagame, prononcée devant un parterre de dirigeants internationaux réunis en France au chateau de Chantilly lors de la XVIIIé édition de la World Policy Conférence, résume une conviction portée depuis des années par le président rwandais : l’Afrique n’a pas subi les crises récentes, il les a anticipées, parce qu’il en a longtemps payé le prix. Ce que l’Occident vit aujourd’hui comme une rupture, l’Afrique l’a vécu comme une condition ordinaire.
Refuser le rôle de spectateur
Après le génocide de 1994, le Rwanda a rebâti son économie en réduisant drastiquement sa dépendance à l’aide internationale, passant d’un budget quasi intégralement financé par les donateurs à une autonomie budgétaire relative. Kagame a incarné à Chantilly cette conviction : les Africains ont trop souvent intériorisé l’idée qu’ils n’avaient rien à offrir au monde et accepté les injonctions venues de l’extérieur. Ce n’est pas un procès contre l’Occident, a-t-il précisé, c’est d’abord une mise en cause des élites africaines elles-mêmes.
Sur le plan géopolitique, la tension est réelle. L‘Union africaine pousse la ZLECAf pour intégrer le continent économiquement, tandis que la Chine et l’Union européenne maintiennent des échanges structurellement asymétriques, minerais contre infrastructures ou prêts conditionnés. Le FMI continue d’imposer une orthodoxie financière que Kagame juge inadaptée aux réalités des États africains, même si Kigali en a lui-même appliqué certaines prescriptions dans les années 1990.
Le piège de la dépendance
Dénoncer cette logique, c’est théoriquement libérer un entrepreneuriat local asphyxié par les importations subventionnées. Mais la transition comporte des risques concrets : rompre trop vite les filets de sécurité humanitaires fragiliserait des populations encore tributaires de l’aide d’urgence. La voie rwandaise, former une jeunesse pour monter en gamme et attirer les investissements dans la transformation locale des ressources, suppose une cohérence politique que peu d’États du continent peuvent encore garantir.

Car sans cette cohérence, le risque est réel : un continent fracturé entre les pays qui auront les moyens de négocier en position de force et ceux que la dette contraindra à signer des accords bilatéraux de survie. Kagame ne prétend pas avoir la réponse universelle. Son message à Chantilly était plus simple, et peut-être plus dérangeant : l’Afrique a les ressources, les hommes et les cultures pour peser dans les affaires du monde. Ce qui lui manque, c’est la conviction de pouvoir le faire.



