
Après 41 jours de détention près de Barcelone, Ayoub Aïssiou a obtenu, vendredi 4 septembre, sa remise en liberté provisoire. La décision relance une question posée dès son arrestation : l’ancien patron de télévision algérien pourrait-il choisir de rejoindre la France plutôt que d’attendre l’issue de la procédure d’extradition ? Un examen des faits invite à la prudence.
Une libération assortie de conditions
Ayoub Aïssiou a quitté la prison de Brians 1, en Catalogne, où il avait été transféré après son arrestation le 25 juillet à l’aéroport de Barcelone-El Prat, à son arrivée d’un vol en provenance de Casablanca. Il était détenu dans le cadre d’une demande d’extradition présentée par l’Algérie.
Selon le Diari de Tarragona, le juge a annulé les décisions des 28 juillet et 21 août qui avaient ordonné puis prolongé sa détention provisoire, estimant que l’incarcération n’était plus indispensable. Sa sortie de prison s’accompagne néanmoins de mesures conservatoires, dont le retrait de son passeport et une obligation de comparaître régulièrement devant la justice espagnole.
Cette décision reste procédurale et ne préjuge ni du sort de la demande d’extradition algérienne ni du bien-fondé des accusations portées contre lui.
Un dossier économique lourd, au-delà du seul cas médiatique
Ayoub Aïssiou a été condamné par contumace le 17 décembre 2025 à vingt ans de réclusion par le pôle pénal économique et financier de Sidi M’hamed, pour blanchiment d’argent et fuite de capitaux dans le cadre d’une organisation criminelle. La cour d’Alger a confirmé la peine en appel le 15 mars 2026.
Son épouse et ses cinq frères ont écopé de quinze ans chacun alors que son beau-père, l’ancien sénateur Bachir Ould Zemirli, était condamné à sept ans de prison. Le mandat transmis à Madrid, daté du 9 avril 2026, vise des faits de complicité de faux en écriture publique, d’usage de faux et de blanchiment.
Le dossier judiciaire porte sur plusieurs sociétés, des opérations immobilières et d’importants crédits bancaires, et comporte des parties civiles, dont des acquéreurs de logements qui s’estiment lésés. Ces éléments donnent du poids à la version algérienne car l’affaire ne se limite pas à la fermeture d’El Djazairia One, la chaîne qu’il dirigeait, interdite de diffusion en Algérie depuis 2021 mais toujours active depuis l’étranger. La défense d’Ayoub Aïssiou conserve toutefois un argument, celui des condamnations prononcées en son absence, ce qui obligerait l’Espagne à obtenir la garantie d’un nouveau procès en cas de remise aux autorités algériennes.
Une histoire de faux papiers qui pèse sur la suite
L’épisode qui complique le plus ses chances d’obtenir une libération pleine et entière remonte à son arrestation. Ayoub Aïssiou voyageait avec un passeport diplomatique de la République du Libéria, qu’il affirme avoir acquis pour environ 100 000 euros. Selon plusieurs sources, ce document s’ajoutait à un passeport d’Antigua-et-Barbuda obtenu quelques années plus tôt.
Cet antécédent a directement motivé le premier refus de mise en liberté et le 15 août, le juge Santiago Pedraz, de l’Audiencia Nacional, avait rejeté une demande de libération assortie de garanties financières, en invoquant un risque de fuite. Pour un homme intercepté avec un document de complaisance, l’argument porte.
Aujourd’hui. Il ne s’agit plus seulement de l’hypothèse théorique d’un départ vers un pays tiers, mais de celle d’un homme qui a déjà montré, avant son arrestation, sa capacité à circuler sous une identité facilitée par des documents acquis à prix d’or.
La France, destination logique mais scénario risqué
Sur les réseaux sociaux algériens, la libération a immédiatement relancé la crainte d’un départ vers la France. L’hypothèse s’appuie sur des éléments réels. Ayoub Aïssiou avait obtenu, avant son arrestation, un titre de séjour en France au titre d’investisseur, lié à l’achat, depuis revendu, d’un hôtel dans le 14e arrondissement de Paris. Ses soutiens le présentent par ailleurs comme réfugié et demandeur d’asile dans ce même pays, deux statuts que la presse algérienne n’a pas manqué de juger. à juste titre, difficiles à faire coexister.
Le précédent le plus souvent cité est celui d’Abdeslam Bouchouareb, ancien ministre de l’Industrie d’Abdelaziz Bouteflika, dont la justice française a rejeté définitivement, en mars 2025, les six demandes d’extradition présentées par Alger pour raison de santé.
Un départ vers la France resterait néanmoins un pari risqué. Ayoub Aïssiou demeure soumis, depuis sa sortie de prison, au retrait de son passeport et à une obligation de comparaître devant les autorités espagnoles. Une disparition annulerait les garanties présentées par sa défense et donnerait raison, après coup, au juge qui avait invoqué un risque de fuite pour justifier son maintien en détention en août. La France ne pourrait alors pas le protéger malgré ses soutiens, les mêmes que ceux de Boualem Sansal.
Une décision sur le fond attendue avant fin septembre
Le sort d’Ayoub Aïssiou dépend désormais du calendrier judiciaire espagnol. L’Audiencia Nacional doit se prononcer sur la demande d’extradition elle-même dans la seconde quinzaine de septembre. Si les magistrats donnent leur feu vert, la décision finale reviendra au Conseil des ministres espagnol, qui conserve une marge d’appréciation politique sur ce type de dossier.
D’ici là, sa liberté reste conditionnée aux mesures de contrôle fixées par la justice espagnole, retrait de passeport, obligation de comparaître, dans l’attente de la décision sur le fond attendue avant la fin du mois.




