
Arrêté à Barcelone, Ayoub Aïssiou pourrait faire l’objet d’une procédure d’extradition vers l’Algérie, où il a été condamné par défaut à vingt ans de prison. Entre nouveau procès, récupération des avoirs placés en Europe et garanties judiciaires, son éventuelle remise à Alger soulève de nombreuses questions.
Une arrestation encore entourée de zones d’ombre
Le 28 juillet, El Watan a annoncé l’arrestation d’Ayoub Aïssiou à l’aéroport El Prat, à l’arrivée d’un vol en provenance de Casablanca, avec un passeport de la République du Libéria qu’il aurait reconnu avoir acquis pour 100 000 euros. Plusieurs sites algériens ont repris le récit sans confirmation indépendante. Au 29 juillet, ni la Police nationale espagnole ni l’Audiencia Nacional n’avaient communiqué et les médias publics algériens ne l’avaient pas davantage relayée.
La date exacte de l’arrestation, le fondement de la détention et l’existence d’une demande formelle d’extradition restent donc pour l’instant inconnus. Le traité bilatéral autorise une arrestation provisoire sur signalement d’Interpol, à charge pour Alger de transmettre ensuite le dossier complet. Quant au passeport, rien ne permet de dire s’il s’agit d’un faux ou d’un document authentique obtenu frauduleusement. Le prix évoqué rappelle celui des papiers diplomatiques libériens facturés 150 000 dollars au journaliste danois Mads Brügger en 2012, dans une filière que l’OCCRP a documentée depuis.
Vingt ans de prison, mais un procès sans le principal accusé
Le 15 mars 2026, la Cour d’Alger a confirmé la peine de vingt ans prononcée par défaut le 17 décembre 2025 par le pôle pénal économique et financier de Sidi M’hamed à l’encontre d’Ayoub Aïssiou. Son épouse, Yasmine Ould Zemirli, et ses cinq frères ont écopé de quinze ans. Son beau-père, l’ancien sénateur Bachir Ould Zemirli, a été condamné à sept ans. Interpellé fin décembre 2025 après une brève cavale, il est incarcéré à Koléa, seul du groupe familial à purger effectivement sa peine.
Lors de l’audience du 8 mars, Ould Zemirli était le seul prévenu présent, et il l’était parce qu’il était détenu. Ayoub Aïssiou, son épouse, ses frères et les représentants des dix-huit sociétés concernées n’étaient pas à la barre. Au cœur du dossier figure Clic Promotion, une société immobilière dont la propriété reste contestée. Ould Zemirli affirme l’avoir rachetée en 2014 et en être l’unique propriétaire, quand l’accusation y voit un véhicule de circulation de fonds pour le compte de son gendre.
Un dossier tentaculaire
Le dossier décrit un groupe bâti en vingt ans dans l’immobilier, l’agriculture, la sidérurgie et les médias, avec la chaîne El Djazaïria One lancée en 2012, fermée par les autorités algériennes en août 2021 au motif des poursuites visant ses gérants, puis relancée depuis l’Europe fin 2023. Selon les éléments rapportés par El Watan, ses sociétés auraient bénéficié de plus de 63 milliards de dinars de crédits. Derrière ces montages se trouvent des acquéreurs de logements jamais livrés et un Trésor public qui réclame réparation.
Un dernier élément pèsera sur l’appréciation espagnole. Les enquêtes publiées par El Watan décrivent des procédures ouvertes puis étouffées en Algérie grâce à des soutiens présents dans l’administration et l’appareil judiciaire, et le trafic d’influence comme la corruption d’agents publics figurent parmi les qualifications retenues contre la fratrie. Si l’extradition débouche sur le nouveau procès qu’exige le traité, celui-ci se tiendra devant les juridictions mêmes que ces enquêtes décrivent comme perméables.
Ce que prévoit le traité hispano-algérien
Madrid et Alger sont liées par un traité d’extradition entré en vigueur en 2008. Le texte autorise la remise d’une personne condamnée en son absence, à la condition explicite que l’État requérant doit garantir qu’elle aura droit à un nouveau procès. La justice espagnole n’aura pas à dire si Aïssiou est coupable, mais à vérifier la régularité de la demande, la double incrimination, le respect des droits fondamentaux et la valeur des garanties offertes. Si l’Audiencia Nacional juge la remise illégale, elle ne peut avoir lieu ; mais si elle la déclare possible, le gouvernement espagnol conserve malgré tout la faculté de la refuser.
Les précédents ne règlent pas le cas. En janvier 2026, l’Audiencia Nacional a refusé d’extrader l’ancien sénateur Abdelkader Djediâ, dont la défense invoquait une dimension politique. En France, la justice a définitivement rejeté en 2025 les six demandes visant l’ancien ministre de l’Industrie Abdesselam Bouchouareb. Aïssiou n’a jamais exercé de mandat public et son dossier compte des parties civiles identifiées, ce qui rend malaisée la thèse d’une persécution politique et devrait faciliter son extradition. Sa défense dispose néanmoins d’arguments avec l’absence du prévenu à toutes les audiences et la fermeture administrative de sa chaîne pour « non-respect des exigences de l’ordre public », à quoi s’ajoute la qualité d’ancien sénateur de son beau-père.
L’extradition ne récupérera pas, à elle seule, l’argent
Le dossier comporte cependant deux parties. La condamnation d’Ayoub Aïssiou mais aussi la récupération des comptes et des biens qu’il possède hors d’Algérie. Extradition et restitution des avoirs sont deux procédures distinctes et remettre un homme à Alger ne transfère ni un compte bancaire français ni un bien immobilier espagnol.
L’Algérie a engagé un vaste travail d’entraide judiciaire, avec 335 demandes adressées à 32 pays et une cinquantaine de demandes de restitution. La Suisse a accepté des dossiers ouvrant la voie à plus de 110 millions de dollars de restitution. L’Espagne a transféré à l’État algérien l’hôtel El Palace de Barcelone, l’ancien Ritz acquis par Ali Haddad en 2011, opération annoncée à nouveau le 21 juillet dans un ensemble présenté comme portant sur trois établissements. Le recouvrement des avoirs progresse donc par la négociation autant que par la contrainte judiciaire, ce qui n’en fait pas un substitut évident à une procédure pénale.
Une éventuelle extradition ne doit donc pas interrompre les investigations européennes sur l’origine des fonds, les sociétés relais et les intermédiaires qui auraient participé à leur circulation, ni en tenir lieu. Le maintien de procédures en Espagne et en France permettrait d’atteindre la part du dossier qui échappe aux juridictions algériennes, celle des opérations réalisées sur le territoire européen.
il faut rappeler que le 20 juillet, Pedro Sánchez s’est rendu à Alger pour sa première visite depuis 2020, scellant une normalisation portée par l’énergie, le commerce, la migration et la sécurité, alors que l’Algérie est redevenue le premier fournisseur de gaz de l’Espagne.






