
La restitution des avoirs détournés de l’ère Bouteflika avance à Berne, progresse à Madrid, mais s’enlise à Paris. Pour Alger, la France n’incarne plus seulement la lenteur judiciaire : elle concentre désormais tous les soupçons d’un blocage à la fois juridique, diplomatique et politique.
Dimanche 5 avril, lors du Conseil des ministres, le chef de la diplomatie algérienne Ahmed Attaf a annoncé qu’Alger récupérerait auprès de la Suisse plus de 110 millions de dollars de fonds détournés et gelés. Selon le communiqué officiel, 33 commissions rogatoires ont été adressées à Berne, 20 dossiers ont été examinés et acceptés, et 4 affaires ont déjà été définitivement traitées. Dans le même temps, le président Abdelmadjid Tebboune a publiquement remercié la Confédération helvétique ainsi que l’Espagne pour leur coopération. Pour la France, en revanche, le même texte affirme que 61 commissions rogatoires sont restées sans réponse. Le contraste est brutal : d’un côté, des résultats ; de l’autre, un silence qu’Alger interprète comme un refus politique.
La Suisse et l’Espagne, deux approches différentes
Le cas suisse est le plus clair. Berne assume depuis longtemps une doctrine active en matière de recouvrement d’avoirs illicites de personnes politiquement exposées. La Confédération rappelle que les avoirs acquis illégalement et déposés en Suisse doivent être identifiés puis restitués à leur pays d’origine. Sa stratégie de recouvrement insiste aussi sur le retour des valeurs patrimoniales d’origine criminelle vers les États concernés. Autrement dit, la Suisse a construit un cadre juridique pensé pour faciliter la restitution des fonds.

L’Espagne, elle, offre un exemple plus pragmatique. Alger la remercie officiellement pour avoir contribué à la récupération de fonds détournés, et le dossier emblématique est celui de l’hôtel El Palace de Barcelone, longtemps associé à l’oligarque Ali Haddad. Selon la presse espagnole, l’établissement est passé en 2025 sous contrôle du Fonds national d’investissement algérien. Ce transfert a pris la forme d’une dation en paiement négociée, et non d’une confiscation judiciaire imposée par Madrid. L’Espagne a donc permis l’aboutissement d’un dossier majeur, sans proposer pour autant un modèle aussi direct que celui de la Suisse.
Le verrou français
Face à cela, la France se retrouve dans la position la plus inconfortable et la plus critiquée. Non pas parce qu’elle serait dépourvue d’outils juridiques, mais parce qu’elle s’est dotée d’un mécanisme qui spolie l’Algérie de ses propres fonds détournés. Le Quai d’Orsay présente le dispositif français comme un mécanisme innovant permettant de réaffecter le produit des « biens mal acquis » à des actions de coopération et de développement au plus près des populations concernées. La philosophie française est donc claire : l’argent algérien confisqué ne repart pas vers Alger mais doit être réinjecté sous contrôle français dans des programmes censés bénéficier aux populations.
Juridiquement, Paris peut défendre cette approche. Politiquement et moralement, elle apparaît comme une spoliation pure et simple des avoirs algériens. La France préfère rester gestionnaire de l’argent spolié que de le restituer à son légitime propriétaire. La Convention des Nations unies contre la corruption fait pourtant du retour des avoirs un principe fondamental, mais elle laisse à chaque droit national le soin d’en fixer les modalités concrètes. En France, l’exécution d’une confiscation prononcée par une juridiction étrangère doit être autorisée par un tribunal correctionnel, sur requête du procureur, et la décision étrangère doit être définitive et exécutoire. En clair, la machine française est plus lourde, plus judiciaire et plus filtrée, mais ce n’est sans doute pas tout.
Une lecture aussi politique que juridique
En effet, ce cadre juridique n’efface pas la dimension politique. Depuis le soutien d’Emmanuel Macron au plan marocain d’autonomie sur le Sahara occidental en échange d’une part des marchés du pays, les relations franco-algériennes se sont nettement dégradées. Dans ce climat, il devient difficile de traiter le dossier des avoirs détournés comme un simple sujet technique. La coopération judiciaire existe sur le papier, mais elle reste prisonnière d’une défiance politique profonde.
Il y a plus troublant encore. Alors que la France met régulièrement en avant son mécanisme de restitution des biens mal acquis, les documents budgétaires montrent une mise en œuvre au ralenti. Le Sénat indique qu’aucun crédit n’est demandé sur le programme 370 pour 2026, après un financement limité et très encadré les années précédentes. Officiellement, la France a donc un dispositif. Concrètement, elle n’affiche ni cadence ni visibilité à la hauteur des attentes d’un État demandeur comme l’Algérie.
Le symbole Bouchouareb
Le dossier Abdeslam Bouchouareb a fini de cristalliser cette lecture algérienne. En mars 2025, la justice française a refusé définitivement son extradition vers l’Algérie, en invoquant son état de santé, son âge et le risque de traitements contraires à l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. Juridiquement, la motivation est claire. Politiquement, le signal l’est aussi : un ancien ministre de l’ère Bouteflika, lourdement condamné dans son pays, reste à l’abri en France pendant que les commissions rogatoires algériennes s’enlisent.
Si on ne peut affirmer sans preuve que Paris protège délibérément un réseau ou des intérêts installés dans la capitale, en revanche, il est fondé de constater que les décisions françaises entretiennent ce soupçon et renforcent l’image d’une France plus protectrice des procédures et des refuges que pressée de rendre l’argent détourné.
Une perception durable
Au fond, la France n’est pas seulement accusée de ne pas coopérer assez vite. Elle est soupçonnée, en Algérie comme dans d’autres pays africains concernés, d’avoir transformé la lutte contre les avoirs détournés en levier de puissance. Conserver la main sur les fonds, choisir leur destination, ralentir les procédures et maintenir ainsi un rapport d’asymétrie avec d’anciens territoires coloniaux. C’est cette perception qui fait aujourd’hui de Paris, non pas un partenaire judiciaire ordinaire, mais un coffre-fort réticent de l’argent envolé sous l’ère Bouteflika.
Et tant que les chiffres suisses progresseront pendant que les commissions rogatoires adressées à la France resteront sans réponse, ce soupçon continuera de prospérer.




