Fugitifs français : une note confidentielle place le Maroc en tête


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Badiss Mohammed Bajjou
Badiss Mohammed Bajjou

Une note confidentielle de l’OCLCO révèle que 218 fugitifs recherchés par la justice française seraient présumés se trouver au Maroc, surtout dans des dossiers liés au trafic de stupéfiants. Ce classement met la lumière sur la géographie du narcotrafic et les limites de la coopération judiciaire franco‑marocaine.

Selon une note de l’Office central de lutte contre la criminalité organisée (OCLCO), datée du 4 mai 2026 et révélée par RTL, le Maroc arrive en première position des pays où se réfugieraient les fugitifs sous le coup d’une notice rouge Interpol émise à la demande de la France. Au total, 218 personnes sont présumées présentes sur le territoire marocain, principalement pour des affaires de stupéfiants.

Le document, intitulé « Les principaux États refuges des fugitifs recherchés par la Justice française », a été élaboré par la Brigade nationale de recherche des fugitifs (BNRF), rattachée à l’OCLCO. Il s’agit d’une note interne, sans tampon classifié au plus haut niveau mais destinée aux seuls services de l’État. Son objectif est de cartographier les zones où les têtes de réseau jugées en France pourraient avoir trouvé refuge.

3 600 notices rouges passées au crible

Pour établir ce panorama, les enquêteurs ont analysé près de 3 600 notices rouges diffusées via la plateforme sécurisée Interpol I‑24/7. Chaque dossier a été croisé avec les renseignements opérationnels disponibles : nationalité, attaches familiales, propriétés, déplacements, double citoyenneté ou mariage. Le travail de la BNRF permet de dégager cinq pays où les présomptions de refuge sont les plus fortes.

Le Maroc arrive en tête avec 218 cibles, suivi par l’Algérie (124), Israël (87), la Tunisie (59) et les Émirats arabes unis (48). Viennent ensuite la Turquie (41), le Royaume‑Uni (34), le Sénégal (21), les États‑Unis (20) et, ex æquo à la dixième place, la Serbie et la Thaïlande (17 chacun).

Un profil dominé par la drogue

Au Maroc, le profil des fugitifs est nettement marqué par le narco, en lien avec la Mocro Mafia. Près de la moitié des dossiers (49%) concernent des faits de stupéfiants. Plus d’un quart (27%) relèvent de la criminalité organisée au sens large, tandis que les infractions économiques et financières n’occupent que 11%.

Cette structure tranche nettement avec d’autres destinations. En Israël, 91% des fugitifs repérés sont des profils financiers, ce qui reflète la place du pays dans les circuits d’argent et de fraude. Aux Émirats arabes unis, près de 38% des dossiers concernent des infractions économiques, en cohérence avec leur rôle de hub financier mondial.

Cette prééminence du narcotrafic côté marocain s’inscrit dans une géographie ancienne. Le Rif, l’une des plus anciennes zones mondiales de production de résine de cannabis, irrigue depuis des décennies des routes mafieuses qui relient les ports d’Algésiras, de Rotterdam, d’Anvers et de Marseille. Les organisations marocaines entretiennent des liens étroits avec la « Mocro Maffia » néerlando‑belge et avec la nouvelle génération criminelle de Marseille, dont la DZ Mafia, visée en mars 2026 par la vaste opération « Octopus » de la gendarmerie.

Pourquoi le Maroc figure en tête

Le chiffre de 218 ne doit pas être lu comme une preuve absolue de présence, mais comme une présomption de refuge. Le Maroc arrive en tête pour plusieurs raisons : la taille de la diaspora marocaine en France, la profondeur des liens familiaux et économiques entre les deux rives de la Méditerranée, la pratique répandue de la double nationalité et l’implication du pays de Mohammed VI dans la culture et le trafic de drogue.

Dans ce type de classement, un pays avec de nombreux binationaux installés à l’étranger monte mécaniquement plus haut qu’un État dont la diaspora en France est plus restreinte, ce qui explique aussi la place de l’Algérie, qui est de loin la première communauté binationale en France. En ce sens, le Maroc apparaît à la fois comme un pays de repli, de transit et de recomposition pour de nombreux réseaux.

Le mur de l’extradition

La note rappelle un principe juridique fondamental : très peu d’États acceptent d’extrader leurs propres ressortissants. La France se trouve d’ailleurs parmi les pays les plus stricts sur ce point. La convention d’extradition franco‑marocaine, signée à Rabat le 18 avril 2008, ratifiée en 2010 et entrée en vigueur en 2011, pose plusieurs garde‑fous, double incrimination, peine minimum, garanties contre la peine capitale, mais consacre la règle classique à son article 4 : ni Rabat, ni Paris ne livrent leurs nationaux.

Cette barrière juridique protège de fait de nombreux fugitifs binationaux. Quand une personne recherchée est de nationalité marocaine, Rabat peut, sur dénonciation officielle, engager des poursuites devant ses propres juridictions. C’est dans ce cadre que la Brigade centrale d’investigations judiciaires (BCIJ) a opéré des arrestations spectaculaires d’opérateurs de la « Mocro Maffia » ces dernières années.

Une coopération en pleine recomposition

La publication de cette note intervient alors que la coopération franco‑marocaine se réchauffe après plusieurs années de tensions diplomatiques marquées par l’affaire Pegasus, et l’épisode des visas. Depuis la visite d’État d’Emmanuel Macron à Rabat fin 2024, les échanges sécuritaires et judiciaires se sont intensifiés.

Interpellations conjointes, transmissions accélérées de pièces, opérations coordonnées sur les réseaux de cocaïne acheminée d’Amérique latine vers l’Europe via la Méditerranée occidentale : le Maroc est désormais présenté comme un partenaire de premier plan dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée. En ce sens, le chiffre de 218 fugitifs présumés doit se lire à la fois comme une réalité de terrain et comme un indicateur d’une coopération désormais plus dense, mais toujours contrainte par les règles universelles de non‑extradition des nationaux.

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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