
Un président français potentiellement ciblé, un chef du gouvernement espagnol espionné, et le Maroc soupçonné d’avoir utilisé l’un des logiciels les plus intrusifs au monde. Quatre ans après les révélations sur Pegasus, le scandale continue de peser sur les relations entre Rabat, Paris et Madrid, sans véritable issue judiciaire à ce stade. Mais l’Espagne a saisi Eurojust (European Union Agency for Criminal Justice Cooperation) pour faire pression sur la France et le Maroc.
En février 2026, la Cour fédérale de justice allemande a définitivement rejeté les poursuites du Maroc contre Zeit Online et Süddeutsche Zeitung. Quelques semaines plus tôt, le juge espagnol José Luis Calama saisissait Eurojust, faute de réponse de Paris à ses demandes de coopération judiciaire. Cinq ans après les premières révélations du consortium Forbidden Stories, l’affaire Pegasus continue de produire des effets judiciaires et diplomatiques concrets en Europe, sans qu’aucune mise en cause officielle du Maroc ne soit encore intervenue.
Révélée en 2021 par un consortium de médias internationaux, l’affaire Pegasus s’est progressivement imposée comme l’un des plus vastes scandales d’espionnage d’État de ces dernières années. Au fil des enquêtes techniques, des procédures judiciaires et des recoupements européens, une même hypothèse s’est consolidée : l’utilisation du logiciel espion par des services étatiques, dans un contexte de tensions diplomatiques et de rivalités régionales. Malgré l’accumulation d’indices, aucune mise en cause officielle n’a encore été prononcée, illustrant les limites de la coopération judiciaire face aux enjeux géopolitiques.
Macron, Sánchez, ministres : des dirigeants européens ciblés par Pegasus
L’affaire éclate à l’été 2021 avec les révélations du consortium Forbidden Stories. Selon ces enquêtes, les services marocains figurent parmi les principaux clients présumés de NSO Group, l’entreprise israélienne à l’origine du logiciel espion Pegasus, capable d’infecter un téléphone sans action de l’utilisateur.
Les cibles présélectionnées se compteraient par milliers, jusqu’à 10 000 numéros selon les investigations, dans un périmètre dépassant largement les frontières du royaume.
En France, la liste est particulièrement sensible. En 2019, le numéro personnel d’Emmanuel Macron, utilisé depuis sa campagne présidentielle de 2017, aurait été sélectionné. De même que ceux du Premier ministre Édouard Philippe, de quatorze membres du gouvernement et de plusieurs proches du chef de l’État. Le téléphone de Florence Parly, alors ministre des Armées, a été identifié comme infecté. Cinq autres ministres ont vu leur ciblage confirmé : Jean-Michel Blanquer, Jacqueline Gourault, Julien Denormandie, Emmanuelle Wargon et Sébastien Lecornu.
Une trentaine de journalistes et dirigeants de médias ont également été visés, comme Edwy Plenel, fondateur de Mediapart, dont le téléphone a été infecté pendant plusieurs mois.
En Espagne, les révélations sont tout aussi préoccupantes. Pedro Sánchez, président du gouvernement, et trois de ses ministres, Fernando Grande-Marlaska (Intérieur), Margarita Robles (Défense) et Luis Planas, ont été ciblés. Le Centre cryptologique national (CCN) a établi que les périodes d’exfiltration de données coïncidaient avec la crise migratoire de Ceuta en mai 2021, au plus fort des tensions entre Madrid et Rabat.
Une infrastructure technique commune reliant les opérations en France et en Espagne
Ce qui a orienté les enquêteurs vers un opérateur unique, c’est la découverte d’une cohérence technique troublante. Une même infrastructure numérique aurait servi à cibler simultanément des responsables espagnols et des personnalités françaises.
Selon plusieurs éléments d’enquête, un même compte email aurait été utilisé pour lancer des attaques à Madrid et à Paris. Parmi les cibles françaises reliées à cette infrastructure figurent une militante pro-sahraouie, un diplomate du Front Polisario et un journaliste marocain en exil. Ainsi, la géographie des cibles suggère une logique dépassant le simple espionnage interétatique, incluant des acteurs liés à la question du Sahara occidental, au cœur des priorités stratégiques marocaines.
Selon des sources proches du dossier, la justice française considèrerait désormais comme crédible l’implication de services marocains. À ce stade, toutefois, cette conviction ne s’est pas traduite par une accusation publique.
Le Maroc, de son côté, a toujours nié avoir eu recours à Pegasus, dénonçant des accusations « infondées ».
Journalistes et opposants marocains : les premières cibles du logiciel Pegasus
Avant de devenir un scandale diplomatique européen, Pegasus a d’abord été utilisé, selon plusieurs ONG, contre des journalistes indépendants et des militants marocains.
Parmi eux figurent Omar Radi (Le Desk), Taoufik Bouachrine (Akhbar Al-Yaoum), Ali Amar ou encore Hamid El Mahdaoui (Badil.info), ainsi que de nombreux militants du Hirak du Rif. Omar Radi, dont le téléphone avait été infecté, a ensuite été condamné à six ans de prison dans un procès largement critiqué par les organisations de défense des droits humains.
Les enquêtes ont également mis en lumière un paradoxe révélateur : des numéros appartenant à l’entourage du roi Mohammed VI, chambellan, médecin personnel, garde du corps, voire au souverain lui-même, figuraient parmi les cibles présélectionnées. Son cousin critique du régime, Hicham ben Abdallah Alaoui, ainsi que des membres de sa famille, apparaissaient également dans ces listes.
Un élément qui illustre l’extension d’un dispositif de surveillance où les frontières entre menaces internes et externes semblent s’estomper.
Affaire Pegasus : la prudence de Paris face au Maroc interroge sur les motivations d’Emmanuel Macron
C’est l’un des angles les plus sensibles de l’affaire. Malgré l’ouverture d’une enquête judiciaire en France dès juillet 2021, confiée à un juge d’instruction en juin 2022, aucune mise en cause officielle du Maroc n’a été formulée.
Selon plusieurs éléments du dossier, les autorités françaises ont également tardé à répondre aux demandes de coopération judiciaire émises par l’Espagne, restant silencieuses pendant plusieurs mois. Ce blocage a conduit le juge espagnol José Luis Calama à saisir Eurojust fin 2025.
Pour plusieurs ONG et médias d’investigation, cette retenue s’explique par des considérations diplomatiques : coopération sécuritaire, gestion des flux migratoires, position française sur le Sahara occidental ou encore normalisation des relations avec Rabat engagée depuis 2023.
Une realpolitik assumée, mais qui interroge sur la capacité des États européens à répondre à des affaires d’espionnage impliquant des partenaires stratégiques.
Procès contre les médias : les revers judiciaires du Maroc dans l’affaire Pegasus
Face aux révélations, le Maroc a multiplié les procédures en diffamation contre les médias et ONG ayant relayé l’affaire.
Cette stratégie s’est soldée par plusieurs revers. En France, la Cour d’appel de Paris a confirmé l’irrecevabilité des poursuites engagées contre Le Monde, Radio France, France Médias Monde, Mediapart, L’Humanité, Forbidden Stories et Amnesty International, rappelant qu’un État ne peut se substituer à un particulier dans ce type de procédure.
Les recours engagés en Allemagne contre Zeit Online et Süddeutsche Zeitung ont connu le même sort. En février 2026, la Cour fédérale de justice (Bundesgerichtshof) a définitivement tranché : un État étranger ne peut invoquer la protection de l’honneur pour poursuivre des médias.
L’affaire a aussi eu un impact régional, notamment en Algérie, où les accusations d’espionnage Pegasus ont contribué à la rupture des relations diplomatiques avec Rabat en août 2021. Cette rupture reste en vigueur et illustre la portée géopolitique durable du scandale.
L’affaire Pegasus toujours sans issue judiciaire claire
En avril 2026, l’affaire Pegasus reste dans une zone grise. Les preuves techniques s’accumulent, les enquêtes convergent, Eurojust a été saisi — mais aucune inculpation n’a encore été prononcée.
Le scandale continue de peser sur Mohammed VI, dont les services sont régulièrement mis en cause, sur Emmanuel Macron, ciblé par un pays partenaire, et sur Pedro Sánchez, pris entre exigences judiciaires et impératifs diplomatiques.
L’affaire Pegasus s’impose désormais comme un test pour les démocraties européennes : leur capacité à faire la lumière sur des opérations de cybersurveillance impliquant des États alliés.



