
Officiellement gracié, l’historien franco-marocain Maâti Monjib reste privé de ses droits fondamentaux. Tandis que Paris se mobilisait pour Boualem Sansal en Algérie, un silence assourdissant entoure le sort de ce professeur invitée par la Sorbonne mais empêché de quitter le Maroc.
Il y a des silences qui en disent plus long que les discours. Celui qui entoure Maâti Monjib, historien et professeur à l’Université Mohammed V de Rabat, en est un. À 63 ans, cet intellectuel franco-marocain, titulaire de deux doctorats, l’un soutenu en France sur la politique nord-africaine, l’autre au Sénégal sur l’histoire politique du continent, se retrouve dans un entre-deux juridique kafkaïen : officiellement gracié par le roi Mohammed VI en juillet 2024, mais concrètement dépouillé de l’ensemble de ses droits civils et professionnels.
Un homme suspendu entre grâce et persécution
Le parcours judiciaire de Monjib est celui d’un engrenage dont les rouages semblent actionnés de loin. Tout commence en 2019 avec l’ouverture d’une enquête pour blanchiment de capitaux, liée à la gestion d’un centre de journalisme d’investigation qu’il avait fondé. L’intéressé a toujours contesté ces accusations, les qualifiant de construction policière destinée à faire taire l’une des voix les plus incisives de la gauche marocaine.
Le 29 décembre 2020, il est interpellé à Rabat par des policiers en civil. Trois mois de détention à la prison d’El Arjat s’ensuivent, jusqu’à sa libération provisoire en mars 2021, arrachée au terme de dix-neuf jours de grève de la faim. Plusieurs organisations internationales, dont Human Rights Watch et la Ligue des droits de l’Homme, dénoncent alors une arrestation à caractère politique.
La grâce royale de juillet 2024 aurait pu marquer un tournant. Il n’en a rien été. Suspendu de ses fonctions universitaires, ses comptes bancaires gelés, dans l’impossibilité d’effectuer la moindre transaction financière, Monjib vit depuis dans un état de liberté purement théorique. Une situation que ses défenseurs qualifient d’asphyxie méthodique.
Le 3 avril 2025 : l’aéroport comme cul-de-sac
Le dernier épisode en date cristallise l’absurdité de sa condition. Le 3 avril 2025, l’historien se présente à l’aéroport de Rabat-Salé. Il est attendu à Paris, invité par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne pour donner une conférence sur le Printemps arabe en Tunisie. Il obtient sa carte d’embarquement, se dirige vers le contrôle des passeports. Et là, le couperet tombe : interdiction de quitter le territoire.
En réponse, Monjib entame immédiatement une grève de la faim, la énième de sa vie de militant, et organise un sit-in devant le Conseil National des Droits de l’Homme à Rabat. Les autorités judiciaires marocaines justifient l’interdiction par l’enquête pour blanchiment toujours en cours. Ses soutiens y voient la poursuite d’un harcèlement systématique contre un homme dont le véritable crime serait de militer pacifiquement pour l’avènement d’un régime parlementaire au Maroc.
Dans un entretien accordé peu après à Orient XXI, Monjib résume la lecture que font de lui les cercles du pouvoir : un « instigateur » jugé dangereux parce qu’il rêve de rapprocher islamistes et progressistes autour d’un projet démocratique commun. L’historien rétorque qu’il n’a jamais fait que ce qu’il a toujours fait : écrire, enseigner, prendre la parole.
Sansal et Monjib : le miroir déformant de la diplomatie française
C’est dans la comparaison avec l’affaire Boualem Sansal que le cas Monjib prend toute sa dimension politique. En novembre 2024, l’écrivain franco-algérien est arrêté à Alger pour atteinte à l’intégrité territoriale. La machine diplomatique française se met en marche à plein régime : déclarations de l’Élysée, résolution du Parlement européen, pétitions d’intellectuels, médiation interétatique. En novembre 2025, Sansal est gracié.
Pour Monjib, rien de tout cela. Pas de cortège devant l’ambassade du Maroc, pas de communiqué présidentiel, pas de comité de soutien médiatisé. À peine un entrefilet dans la presse au moment de sa grève de la faim d’avril 2025. Le contraste est d’autant plus saisissant que les deux hommes partagent un profil comparable : intellectuels binationaux, poursuivis pour des motifs pouvant être considérés comme politiques, privés de liberté dans leur pays d’origine.
Comment expliquer un tel écart de traitement ? La réponse : la relation franco-marocaine qualifiée de « stratégique » dans les cercles diplomatiques. Coopération sécuritaire, flux migratoires, investissements économiques, réseaux politiques imbriqués depuis des décennies : autant de leviers qui rendent coûteuse toute prise de position publique en faveur d’un dissident marocain. Avec Alger, la relation est plus distante, plus conflictuelle. Défendre Sansal ne coûtait rien diplomatiquement, au contraire, c’est devnu un axe de communication pour Bruno Retailleau. Par contre, soutenir Monjib reviendrait à froisser un allié précieux.
L’avocat William Bourdon a formulé la chose avec une clarté redoutable : le droit consulaire, théoriquement égalitaire, se trouve en pratique hiérarchisé selon les intérêts géopolitiques du moment. La République proclame l’égalité de ses citoyens, mais dans les faits, cette égalité se module selon l’utilité diplomatique du régime qui détient ses ressortissants.
Une gauche française silencieuse
L’autre dimension troublante de l’affaire Monjib est le silence quasi général du spectre politique français. Si la droite et l’extrême droite se sont naturellement mobilisées pour Sansal, dont les positions sur l’islam résonnent avec leur propre agenda, on aurait pu attendre de la gauche qu’elle prenne fait et cause pour un historien progressiste, militant des droits humains, persécuté pour ses idées. Or le silence est presque unanime.
Les motions concernant les violations des droits humains au Maroc, qu’il s’agisse de Monjib, du Hirak du Rif ou plus récemment de la répression terrible de la GENZ 212, n’ont pas trouvé de relais parlementaire significatif, ni à Paris ni à Strasbourg. Un constat qui interroge sur la capacité de la classe politique française à défendre ses principes lorsque les intérêts diplomatiques commandent la prudence.
L’histoire comme arme et comme refuge
Au-delà du cas individuel, la situation de Maâti Monjib pose une question fondamentale sur la place de l’intellectuel critique au Maroc. Son ouvrage de référence, La Monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir, publié en 1992, reste l’une des analyses les plus fouillées des mécanismes du pouvoir au Maroc. C’est précisément cette rigueur d’historien, cette capacité à déconstruire les récits officiels, qui fait de lui une cible.
À 63 ans, souffrant de troubles cardiaques et de diabète, Monjib continue de payer le prix de sa liberté de parole. Son cas est malheureusement loin d’être isolé. En effet, il s’inscrit dans une tendance plus large de rétrécissement de l’espace civique au Maroc, documentée par de nombreuses ONG internationales. Mais il illustre aussi, avec une acuité particulière, les contradictions d’une France qui prétend porter haut les valeurs universelles tout en adaptant sa voix aux circonstances géopolitiques. Le silence autour de Maâti Monjib n’est pas un oubli. C’est un choix.




