
Le 3 octobre, au lendemain de ses 67 ans, Salima Bouayad Agha a relié Douvres à Sangatte à la nage, en mémoire de sa mère, emportée par la maladie de Parkinson. Quelques jours plus tard, cette ancienne nageuse de l’équipe nationale algérienne, maître de conférences en économie à l’université du Mans, revient pour Afrik.com sur son parcours et sur sa relation à l’Algérie.
Elle s’est mise à l’eau à Douvres dans la nuit du 2 au 3 octobre, vers 3 h 48 heure française, et a touché la plage de Sangatte, dans le Pas-de-Calais, aux alentours de 19 heures, après près de quinze heures de nage sans palmes ni combinaison. Prévue le 6 septembre, la tentative avait été repoussée plusieurs fois à cause de la météo.
Née en France, elle a grandi en Algérie, où elle a nagé en équipe nationale dans les années 1970, avant de quitter le pays en 1991. Elle préparait cette traversée depuis 2023, au profit de l’association France Parkinson.
Interview de Salima Bouayad Agha
Quels souvenirs gardez-vous de vos années en équipe nationale algérienne de natation dans les années 1970 ?
Salima Bouayad Agha : Des souvenirs merveilleux, d’amitié mais aussi d’engagement, qui forgent le caractère et qui ouvrent sur le monde. Cela m’a permis de sortir d’un milieu très protégé et de découvrir des personnes que je n’aurais sans doute jamais rencontrées si je n’avais pas fait de sport.
Vous avez quitté l’Algérie en 1991. Comment avez-vous vécu votre départ et votre reconstruction en France, notamment au Mans ?
Salima Bouayad Agha : J’ai quitté l’Algérie dans la période des années noires. J’ai d’abord vécu à Paris. C’était plus facile, car j’ai la double nationalité et que j’avais un logement familial à disposition. Les conditions économiques étaient cependant assez difficiles dans les premiers temps, mais le fait d’avoir été élève chercheur dans un centre de recherche réputé, le Crest, m’a permis de rebondir et de réintégrer le circuit de l’enseignement supérieur en France.
J’ai soutenu ma thèse en 1993 et j’ai été nommée maître de conférences au Mans la même année, mais je faisais des allers-retours entre Paris et Le Mans. Ce n’est qu’en 2000 que j’ai pris la décision d’aller habiter au Mans pour en finir avec cette vie entre deux villes. C’était plus facile pour l’instruction et l’éducation de mes deux filles.
« J’ai décidé de ne jamais regarder devant »
À 67 ans, quel a été le moment le plus difficile de votre traversée de la Manche, et qu’est-ce qui vous a permis de tenir ?
Salima Bouayad Agha : Pas vraiment de moment difficile, car j’y étais préparée mentalement et physiquement. Dans une traversée, ce qui est difficile, ce sont les modifications des conditions météo, qui peuvent rallonger la trajectoire et perturber la nage. Il y a eu plus de vagues et de vent que je ne l’anticipais, mais j’avais tellement attendu ce moment. L’autre moment, c’est quand on voit les côtes au loin et qu’en même temps cela paraît encore tellement impossible à atteindre. Je le savais, alors j’ai décidé de ne jamais regarder devant, et cela m’a aidée. Penser à ma mère et au message que je porte m’a soutenue, sans aucun doute. J’étais certaine de mon pourquoi. La question de mon âge m’a fait douter lors de la préparation, mais pas du tout quand je nageais.
Vous avez dédié cet exploit à votre mère, emportée par Parkinson. Quel message souhaitez-vous transmettre à travers votre engagement ?
Salima Bouayad Agha : Plusieurs choses. Soutenir France Parkinson, qui œuvre pour la recherche, l’accompagnement des malades et des aidants. Et, dans ce prolongement, parler des aidants et de tout ce qui peut être entrepris pour leur rendre hommage. Enfin, témoigner du fait qu’on peut être acteur de son vieillissement et toujours rêver.
L’Algérie, « le pays de mon enfance »
Quelle place occupe aujourd’hui l’Algérie dans votre vie, et aimeriez-vous contribuer au développement de la natation féminine dans votre pays d’origine ?
Salima Bouayad Agha : C’est une question complexe. Je ne sais pas si le sport féminin en Algérie a besoin d’être promu. Si je peux contribuer au développement du sport féminin en Algérie, j’en serais très heureuse, mais pas seulement : montrer aussi que l’âge n’est pas un facteur limitant et qu’on peut toujours faire du sport.
J’ai toujours voulu contribuer à des choses qui sont réalisées en Algérie, tant sur le plan de la recherche universitaire que dans le sport. Si cette traversée me donne un peu de légitimité pour changer la donne, alors j’en serais très heureuse. L’Algérie, c’est le pays de mon enfance, des jours heureux, des discussions enflammées lors de mes études. Les choses ont beaucoup changé et je ne sais pas si je suis légitime pour en parler, puisque je n’y vis plus, et je trouve qu’il ne faut pas s’arroger un droit qu’on ne vous donne pas.




