
Depuis le déclenchement des frappes américano-israéliennes sur l’Iran le 28 février 2026, le blocage du détroit d’Ormuz déstabilise les marchés mondiaux de l’énergie, des engrais et du fret maritime. Pour les pays du Maghreb, grands producteurs et exportateurs d’huile d’olive, le choc est à la fois un risque majeur et, paradoxalement, une opportunité à saisir. Analyse.
Un choc énergétique qui frappe au cœur de la filière oléicole
L’huile d’olive n’est pas un hydrocarbure, mais sa production en dépend étroitement. De l’irrigation des oliveraies à la trituration dans les huileries, du transport réfrigéré jusqu’aux ports d’exportation, chaque maillon de la chaîne de valeur oléicole est consommateur d’énergie. Or, le conflit au Moyen-Orient a provoqué une flambée inédite des cours du pétrole.
La fermeture de facto du détroit d’Ormuz, par où transitent 20 % de la production mondiale de pétrole et 25 % du gaz naturel liquéfié, a créé ce que l’Agence internationale de l’énergie qualifie de « plus importante perturbation de l’approvisionnement mondial de l’histoire ». Les prix des hydrocarbures ont donc fortement augmenté.
Pour les oléiculteurs du Maghreb, cette hausse se traduit immédiatement par un renchérissement du gasoil agricole, de l’électricité nécessaire aux systèmes d’irrigation et du fuel utilisé dans les huileries industrielles. Dans une filière où les coûts de production avaient déjà fortement progressé depuis la guerre en Ukraine, ce nouveau choc exogène menace directement la rentabilité des exploitations.
L’engrais, le maillon le plus vulnérable
Au-delà du pétrole, c’est la crise des engrais qui pourrait avoir les répercussions les plus durables sur l’oléiculture maghrébine. Environ un tiers du commerce mondial d’engrais transite par le détroit d’Ormuz. L’arrêt de la production d’urée par QatarEnergy, consécutif à la destruction de ses installations de traitement de gaz par des drones iraniens, a réduit l’offre mondiale d’un coup. L’urée a augmenté d’environ 80 dollars la tonne en quelques jours.
Cette flambée intervient au pire moment : le printemps, période où les agriculteurs de l’hémisphère Nord achètent leurs intrants pour la saison. L’olivier, bien que moins exigeant en fertilisation que les grandes cultures céréalières, nécessite des apports azotés et potassiques réguliers pour maintenir une production de qualité. En Tunisie et au Maroc, où la grande majorité des engrais est importée, la hausse des prix des intrants menace de comprimer les marges des producteurs, voire de les dissuader d’investir dans l’entretien de leurs vergers.
L’Algérie, qui dispose de capacités propres de production d’engrais grâce à ses ressources en gaz naturel, se trouve dans une situation relativement plus favorable, mais son secteur oléicole, encore modeste à l’échelle internationale, n’échappe pas à la hausse des autres intrants importés.
Le fret maritime, nouvelle variable d’ajustement
L’huile d’olive maghrébine voyage essentiellement par mer. La Tunisie, qui exporte près de 80 % de sa production, est particulièrement exposée aux perturbations du transport maritime. Or, les deux premiers armateurs mondiaux, MSC et Maersk, ont suspendu toute opération dans la zone du détroit d’Ormuz. Près de 3 000 navires y sont bloqués, et l’Iran a visé 16 navires marchands depuis le 1er mars.
Même si les routes maritimes reliant les ports de Sfax, de Tunis ou de Casablanca à l’Europe ne traversent pas Ormuz, l’effet est systémique : la désorganisation du trafic mondial fait grimper les taux de fret, les primes d’assurance et les coûts du carburant de soute sur l’ensemble des lignes. Le coût d’acheminement d’un conteneur d’huile d’olive de Tunisie vers l’Italie ou l’Espagne va augmenter sensiblement, rognant la compétitivité-prix de l’huile maghrébine face aux productions européennes locales.
Tunisie : entre opportunité de marché et vulnérabilité énergétique
La Tunisie occupe une place singulière dans ce paysage. Deuxième ou troisième exportateur mondial d’huile d’olive selon les campagnes, présente sur plus de soixante marchés internationaux, elle représente avec l’Espagne, l’Italie et la Turquie 88,6 % des importations américaines d’huile d’olive, selon le Conseil oléicole international (COI).
À court terme, la hausse des cours mondiaux de l’huile d’olive, l’extra-vierge s’échange à environ 439 euros les 100 kg à Jaén en février 2026, pourrait bénéficier aux exportateurs tunisiens, dont les recettes en devises sont vitales pour l’économie nationale. L’Office national de l’huile (ONH) avait fixé un prix de référence de 10,2 dinars le kilogramme pour la campagne 2025/2026, et les exportations tunisiennes avaient progressé de 90 % sur les deux premiers mois de la campagne.
Mais le revers de la médaille est lourd. La Tunisie importe la quasi-totalité de son énergie. Chaque hausse du baril alourdit la facture pétrolière et se diffuse à l’ensemble de l’économie. Le gouvernement, qui maintient un prix réglementé de l’huile d’olive à 15 dinars le litre sur le marché intérieur pour protéger les consommateurs, pourrait être confronté à un dilemme : laisser filer les prix à l’export pour maximiser les recettes en devises, ou maintenir un approvisionnement intérieur abordable.
Par ailleurs, comme le souligne La Presse de Tunisie, les touristes internationaux tendent à percevoir le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord comme un ensemble géographique homogène. Un conflit régional peut donc affecter le tourisme tunisien, secteur qui représente un amortisseur économique essentiel.
Maroc : un troisième choc en cinq ans
Pour le Maroc, la guerre en Iran constitue le troisième choc majeur après la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine. Le Royaume, importateur net d’énergie, subit de plein fouet l’inflation importée qui se diffuse de l’énergie au transport, puis aux intrants agricoles et enfin aux prix à la consommation.
La loi de Finances 2026 avait été élaborée sur la base d’un prix du baril à 65 dollars. Début mars, il dépassait déjà 85 dollars, créant un décalage budgétaire significatif. Les 13 milliards de dirhams prévus pour la compensation vont se révéler insuffisants avec un baril à 100 dollars si le conflit se prolonge.
Le secteur oléicole marocain, dont la production a atteint 200 000 tonnes lors des bonnes années, est particulièrement sensible au coût des engrais et de l’irrigation. Le Plan Maroc Vert puis la stratégie Génération Green ont massivement investi dans la modernisation des oliveraies et l’extension des surfaces irriguées. Or, l’irrigation par goutte-à-goutte encouragée par les pouvoirs publics, dépend de pompes électriques dont le coût de fonctionnement est directement corrélé au prix de l’énergie.
Toutefois, le Maroc dispose d’un atout stratégique à plus long terme dans ce contexte : ses investissements massifs dans les énergies renouvelables. Comme le relève Le Matin, la hausse durable des prix fossiles renforce la rentabilité relative des projets solaires et éoliens, et pourrait accélérer la transition énergétique du secteur agricole.
Algérie : le paradoxe du producteur de gaz
L’Algérie se trouve dans une position paradoxale. En tant que producteur majeur de pétrole et de gaz, elle bénéficie mécaniquement de la hausse des cours pour ses recettes budgétaires. La presse algérienne vaolorise logiquement la capacité du pays à se protéger d’une crise des carburants grâce à son autosuffisance énergétique.
Cependant, le secteur oléicole algérien, concentré principalement en Kabylie et dans l’Est du pays, reste largement traditionnel et encore peu tourné vers l’exportation. La hausse des coûts des intrants importés (produits phytosanitaires, matériel agricole, emballages) affecte ainsi tout de même les petits producteurs.
Un marché mondial de l’huile d’olive déjà sous tension
Le conflit iranien survient alors que le marché mondial de l’huile d’olive était déjà structurellement tendu. Les sécheresses à répétition dans le bassin méditerranéen ont eu un impact très important. L’Espagne avait perdu 56 % de sa récolte lors de mauvaises années, le Maroc et la Tunisie 43 % et 25 % respectivement. Cela avait déjà propulsé les prix à des niveaux records entre 2023 et 2024. Selon la FAO, l’indice mondial des prix alimentaires a atteint 125,3 points en février 2026, en hausse de 0,9 % sur un mois, et les huiles végétales avaient déjà progressé de 3,3 % avant même les premières frappes. La guerre ne fait donc qu’amplifier une tendance haussère préexistante.
Pour les consommateurs européens, déjà confrontés à des prix record de l’huile d’olive depuis deux ans, cette nouvelle crise pourrait accélérer le phénomène de substitution vers des huiles moins chères (tournesol, colza), réduisant potentiellement la demande pour l’or vert maghrébin.
Quelles perspectives pour la filière maghrébine ?
Face à ce contexte inédit, les pays du Maghreb disposent de plusieurs leviers. Le premier est la diversification des débouchés : la Tunisie, qui a enregistré une hausse de 32 % de ses exportations d’huile d’olive conditionnée, peut capitaliser sur la montée en gamme pour mieux capter la valeur ajoutée et résister à la pression des coûts.
Le deuxième levier est la transition énergétique agricole. Le solaire, abondant au Maghreb, offre une alternative crédible pour alimenter les systèmes d’irrigation et les huileries, réduisant la dépendance au gasoil importé. Mais cela va prendre du temps.
Le troisième est la coopération régionale. La crise pourrait inciter les trois pays du Maghreb à coordonner davantage leurs stratégies oléicoles, notamment en matière de lobbying au sein du Conseil oléicole international et de négociation des contingents tarifaires avec l’Union européenne.
Reste l’inconnue majeure : la durée du conflit. Si la guerre se prolonge au-delà de quelques semaines, comme l’envisagent de nombreux analystes, les effets cumulatifs sur l’économie maghrébine dépasseraient le seul secteur oléicole et plonger la région mais plus glonbalement l’économie mondiale dans une crise macroéconomique supérieure à celle provoquée par la guerre en Ukraine en 2022. Le marché de l’huile d’olive, baromètre de la santé agricole méditerranéenne, en serait alors un tout petit maillon.





