Sahara occidental, Iran, Chine : comment la crise d’Ormuz redistribue les cartes entre Alger et Rabat


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Rapprochement Algérie Maroc
Rapprochement Algérie Maroc

En se désolidarisant de Téhéran après les frappes américano-israéliennes du 28 février, l’Algérie a surpris les observateurs. Ce repositionnement survient alors que Washington mène depuis l’automne des négociations secrètes sur le Sahara occidental et poursuit un objectif plus vaste : réconcilier Alger et Rabat pour ancrer le Maghreb dans l’orbite atlantique et contrer l’influence chinoise en Afrique. Trois mois après les scènes de fraternité de la CAN 2025 où les peuples avaient peut-être ouvert la voie.

Le 1er mars, au lendemain des frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, le ministre algérien des Affaires étrangères a reçu les ambassadeurs des pays arabes victimes des représailles iraniennes, parmi lesquels les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Arabie saoudite. Alger s’est abstenue de condamner les frappes sur l’Iran et a choisi de se ranger du côté des monarchies du Golfe, une évolution majeure pour un pays longtemps considéré comme un des partenaires de Téhéran au Maghreb.

Ce virage ne survient pas dans un vide diplomatique. Il s’insère dans une séquence américaine minutieusement orchestrée, dont le journaliste Ignacio Cembrero, dans une enquête publiée le 8 mars par Middle East Eye, a révélé les contours.

Trois rounds secrets en un mois

Massad Boulos, l’envoyé de Donald Trump pour l’Afrique, a convoqué entre fin janvier et fin février trois rounds de négociations secrètes sur le Sahara occidental, deux à Washington et un à Madrid. Pour la première fois depuis mars 2019, les chefs de la diplomatie du Maroc (Nasser Bourita), du Front Polisario (Mohamed Yeslem Beissat), de l’Algérie (Ahmed Attaf) et de la Mauritanie se sont retrouvés autour d’une même table. Staffan de Mistura, l’envoyé du secrétaire général de l’ONU, y assiste, mais l’organisation onusienne a été de fait marginalisée.

Le dernier round, tenu les 23 et 24 février à Washington en plein Ramadan, n’a pas permis de réduire les divergences fondamentales entre les parties. Cependant, il a acté des avancées concrètes.

Autonomie contre État associé : le fossé reste immense

Sur la table, un plan d’autonomie marocain étoffé à 38 pages en janvier, contre trois pages dans sa version initiale de 2007. Rédigé par trois conseillers royaux (Fouad Ali El Himma, Taieb Fassi-Fihri et Omar Azziman) à la demande de l’administration Trump, ce document propose une autonomie sous souveraineté marocaine avec de solides verrous : le président de la région serait nommé par le roi plutôt qu’élu, aucun symbole identitaire sahraoui (drapeau, hymne) ne serait reconnu, et tout accord devrait être ratifié par référendum constitutionnel par l’ensemble des 37 millions de Marocains. Un scénario qui semble difficilement compatible avec les structures actuelles de l’État chérifien.

L’objectif marocain est de ne laisser aucune ouverture susceptible de mener vers l’autodétermination. Le Polisario, de son côté, réclame un statut d’État librement associé, comparable à Porto Rico dans ses liens avec les États-Unis, avec sa propre constitution, et exige que tout accord soit ratifié par les seuls Sahraouis, y compris les 165 000 réfugiés des camps en Algérie. Un gouffre sépare encore les deux positions.

Le Sahara, un préalable à l’objectif réel

Mais pour Washington, le Sahara occidental n’est qu’une première étape. L’objectif stratégique est la réconciliation entre les deux poids lourds du Maghreb, dont les relations sont rompues depuis 2021. Steven Witkoff, l’envoyé de Trump pour le Moyen-Orient, l’avait annoncé dès octobre 2025 sur CBS : « On travaille sur l’Algérie et le Maroc en ce moment. Et il y aura un accord de paix dans les 60 jours, à mon avis. » Plus de quatre mois plus tard, si le rapprochement n’est pas encore acté, les efforts américains sont notables.

L’enjeu dépasse largement le désert sahraoui. Comme l’analyse une note de la Fondation Jean-Jaurès publiée en décembre 2025 intitulée l’Audace de la réconciliation, il s’agit d’ancrer durablement le Maghreb dans une architecture de sécurité atlantique, de freiner l’expansion russe au Sahel et, surtout, de contenir la pénétration chinoise sur le continent.

Un Maghreb réconcilié offrirait un tout autre paysage géopolitique. La même note évoque la réouverture du gazoduc Maghreb-Europe comme premier symbole d’un rapprochement économique, esquissant même une alliance stratégique entre la Sonatrach algérienne (gaz bon marché et hydrogène vert) et le groupe marocain OCP (technologie et logistique). Le FMI estime qu’une intégration profonde pourrait faire croître les PIB nationaux de 30 % sur dix ans en créant un marché de 100 millions de consommateurs.

La crise d’Ormuz, accélérateur paradoxal

C’est dans ce contexte que la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran vient redistribuer les cartes. La fermeture de fait du détroit d’Ormuz depuis le 28 février, où le trafic maritime s’est effondré de 97 % selon la CNUCED, place l’Algérie devant un choix stratégique. En se solidarisant avec les monarchies du Golfe, Alger fait exactement ce que Washington attend d’elle mais aussi ce qui est le plus pertinent pour sa population, son économie et son influence.

Ce repositionnement n’est pas anodin. L’Iran était l’un des rares alliés de l’Algérie à soutenir sa position sur le Sahara occidental. En prenant ses distances avec Téhéran, Alger affaiblit l’un des piliers de sa propre posture diplomatique, mais envoie un signal fort à l’administration Trump au moment précis où celle-ci tente de boucler un accord. Un geste qui attend logiquement un retour.

Car la crise énergétique mondiale liée à Ormuz offre par ailleurs à l’Algérie une carte maîtresse : ses réserves de gaz naturel deviennent un atout stratégique pour une Europe en quête de diversification. Déjà sollicité pour compenser le retrait des livraisons russes, Alger devient indispensable.

« Khawa khawa » : quand les peuples devancent les États

Si les chancelleries piétinent, les peuples, eux, ont déjà montré la voie. La CAN 2025, organisée au Maroc en décembre-janvier, a offert des scènes de fraternité algéro-marocaine d’une intensité inédite. À Rabat, des milliers de supporters algériens ont été accueillis par des Marocains leur offrant thé et gâteaux. Le slogan « khawa khawa » (« nous sommes frères ») a été repris dans les tribunes par les deux camps.

Enfin, autre signe troublant : fin février, un vol direct entre Casablanca et Alger a été effectué par un avion privé exploité par une compagnie slovène. Le recours à un opérateur tiers suggère une volonté de discrétion autour d’éventuels contacts diplomatiques officieux.

Une fenêtre d’opportunité fragile

Les obstacles restent considérables. Le régime algérien a fait du soutien au Polisario un pilier de son identité stratégique depuis un demi-siècle. Tout compromis implique, pour l’institution algérienne, un assouplissement de sa position vis à vis du mouvement indépendantiste. Mais si la population sahraouie en tirait bénéfice comme les algériens et les marocains, alors cela se regarde. De son côté, le Maroc, malgré ses succès diplomatiques récents doit faire des concessions. En effet, le droit reste du coté saharaoui et sans sécurité juridique le développement commerciale restera limité.

Ainsi, aujourd’hui, avec la crise énergétique, c’est bien Alger qui a la possibilité de faire pencher la balance. Comme l’écrivait la Fondation Jean-Jaurès, ce qui manque au Maghreb, ce n’est pas la ressource, c’est la confiance. La crise d’Ormuz pourrait paradoxalement ouvrir la fenêtre que cinquante ans de diplomatie n’ont pas réussi à entrouvrir.

Aucune date n’a encore été fixée pour le prochain round de négociation. Mais à Washington comme dans les capitales maghrébines, chacun sait que le temps presse. Les peuples, eux, n’ont pas attendu.

Sources :

  • Ignacio Cembrero, Middle East Eye, 8 mars 2026
  • Fondation Jean-Jaurès, décembre 2025.
  • CNUCED, rapport du 10 mars 2026.
Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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