
Réunis à Washington les 23 et 24 février 2026 sous impulsion américaine, le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie ont repris des discussions à huis clos sur l’avenir du Sahara occidental. Dans la foulée, les médias marocains ont parlé de « percées » autour d’un schéma institutionnel d’autonomie. Problème : tel qu’il est décrit, président régional « élu puis nommé » par le Roi, mécanisme de blocage « par tiers », ce montage n’est pas conciliable avec les lignes rouges des parties et risque surtout d’organiser l’immobilisme. Or Washington cherche un compromis « efficace« , économique autant que politique, sans perdre de vue l’équation centrale : rien ne tiendra sans un cadre crédible permettant de respecter le droit international.
Washington accélère, mais la négociation reste sous verrou
Quinze jours après un premier round de discussion à l’Ambassade des Etats-Unis à Madrid, le retour des discussions à Washington devait confirmer une séquence diplomatique plus rapide, avec l’idée, côté américain, de faire émerger un cadre de compromis dans les prochains mois. Mais un nouvelle fois, la communication est restée minimale : les échanges se déroulent à huis clos, et aucune annonce officielle détaillée n’a validé l’existence d’un « accord » ou d’une avancée significative.
C’est précisément dans ce vide que s’engouffrent les récits. Rabat et ses relais cherchent à installer l’idée d’une autonomie déjà « en voie de finalisation« , alors que l’essentiel demeure inchangé : le Sahara occidental reste, au regard du cadre onusien, une question de décolonisation, et la sortie de crise passe par un mécanisme crédible d’autodétermination.
Washington impose le silence, Rabat sature l’espace : l’écart entre négociation réelle et récit médiatique
Après deux jours de discussions à Washington, les signaux d’avancée circulent surtout… dans la communication. Faute de communiqué commun, le dossier se joue d’abord sur un terrain très concret : qui parle, qui confirme, et qui tente d’imposer un cadre avant même qu’il soit accepté. C’est aussi ce qui explique la prudence de l’ONU et la surenchère de certains médias marocains.
La négociation reste tenue à huis clos : l’ONU a confirmé que l’envoyé personnel Staffan de Mistura privilégie le silence sur le contenu des échanges, afin de ne pas fragiliser le processus. Dans ce contexte, les « révélations » relayées par la presse marocaine sur une architecture institutionnelle détaillée doivent être prises avec la plus grande prudence : faute de validation officielle, elles relèvent davantage de la bataille des récits que d’avancées actées.
Plusieurs comptes rendus indiquent surtout que Washington cherche à cadrer la discussion autour d’un format jugé « opérationnel« , en plaçant l’autonomie au centre des débats. Une approche qui, pour Alger et le Front Polisario, ne saurait se substituer au socle du droit onusien ni contourner l’exigence d’un mécanisme crédible d’autodétermination. C’est précisément cet écart entre une méthode américaine pragmatique et le rappel constant du cadre juridique international, qui structure la tension diplomatique actuelle.
Le schéma « vendu » comme une avancée… mais qui ne fonctionne pas
Dans la presse marocaine, plusieurs éléments ont été présentés comme des progrès institutionnels : un président de région autonome élu par un parlement régional puis « nommé formellement » par le Roi, et un système de gouvernance structuré en « trois blocs » disposant d’une capacité de blocage (Polisario / Sahraouis sur place / Marocains installés).
Pris séparément, ces mécanismes visent à rassurer Rabat : ils suggèrent que la monarchie « garde la main » tout en affichant une pluralité politique. Pris ensemble, ils soulèvent deux objections majeures.
1) La « nomination par le Roi » : un symbole de souveraineté incompatible avec la logique d’autodétermination : Dans un dossier où la souveraineté est la fracture principale, faire dépendre l’exécutif régional d’un acte royal revient, dans les faits, à entériner l’intégration du territoire au système marocain. Pour le Front Polisario, c’est une ligne rouge : l’autorité exécutive doit relever d’un mandat sahraoui, sans tutelle interprétable comme une annexion institutionnelle. Pour Alger, cette symbolique est le cœur du problème : elle neutralise le principe même d’un choix réel. Il n’est donc pas crédible que les États-Unis aient organisé ces négociations pour aboutir à une telle impasse.
2) Le veto « par tiers » ou la recette de la paralysie : Un mécanisme où chaque camp peut bloquer la décision fabrique un pouvoir d’empêchement permanent. Si les blocs restent structurés en camps antagonistes, Polisario d’un côté, « Marocains installés » de l’autre, l’outil politique principal devient le veto. Résultat probable : aucune politique publique robuste, une institution incapable de trancher, et une conflictualité gravée dans la Constitution régionale. Au final, une solution sans développement économique… Scénario difficilement concevable pour l’administration Trump.
Dit autrement, ce que ces articles présentent comme un compromis ressemble davantage à un habillage : une promesse d’avancée qui, traduite en gouvernance réelle, serait soit inacceptable pour une partie, soit ingouvernable pour tous.
Ce qui peut avancer réellement : les contours d’une autonomie substantielle
Si Washington veut produire une trajectoire crédible, la clé est d’éviter les verrous impossibles. Un compromis faisable ne se construit ni avec un veto permanent ni avec une tutelle explicite, mais avec une architecture plus fine. C’est dans cette direction que pointent les éléments recueillis auprès de nos sources.
- Un rôle royal strictement protocolaire et automatique. Car s’il doit y avoir une formule permettant à Rabat de sauver la face, elle ne peut être que symbolique : un acte d’entérinement qui n’offre ni choix, ni veto, ni pouvoir discrétionnaire. L’exécutif régional doit être issu d’une légitimité sahraouie, c’est la condition sine qua non pour qu’un compromis existe politiquement.
- Des vetos limités à une liste ultra-courte, jamais sur l’exécutif. En effet, il n’est pas possible d’avoir un « tiers bloquant » sur tout. Un veto exceptionnel sur quelques matières strictement définies, statut des terres, ressources, culture et éducation, garanties de sécurité, droits fondamentaux. Ces vetos doivent rester rares, encadrés, conçus comme des freins d’urgence et non comme des leviers de chantage.
- Un dispositif anti-blocage en trois temps. Consultation préalable obligatoire via commission mixte et médiation ; délai et obligation de proposer une alternative écrite ; en cas d’échec, arbitrage tiers (ONU/garants) ou mécanisme de dépassement à super-majorité après médiation. Le but : rendre le veto politiquement coûteux et empêcher l’immobilisme.
- Enfin, reconnaître une influence marocaine sans confisquer la maîtrise sahraouie. C’est ici que l’équation devient centrale et où la position d’Alger est décisive. Un schéma robuste doit permettre au Maroc de préserver certains intérêts et symboles, sans que cela se transforme en contrôle effectif. La gouvernance doit d’abord consacrer la capacité des Sahraouis à décider, y compris par la place accordée au Front Polisario et aux représentants sahraouis. Sans cette réalité, aucun compromis ne sera perçu autrement que comme une consolidation de l’occupation.
L’autonomie réelle : la seule voie de sortie crédible
Au fond, ce sommet de Washington, et la guerre de communication qui l’accompagne, révèle moins un blocage qu’un point de bascule. Les éléments de langage triomphalistes de Rabat ne résistent pas à l’analyse, mais le silence imposé par Washington et l’ONU confirme que quelque chose se joue réellement. Toutes les parties perçoivent désormais que c’est autour d’un statut d’autonomie substantielle que se dessine la sortie de crise.
Non pas l’autonomie telle que la présente la communication marocaine, vidée de son contenu par des verrous monarchiques et des mécanismes de paralysie, mais une autonomie réelle, fondée sur une gouvernance sahraouie effective, assortie de garanties internationales solides et d’un cadre institutionnel qui permette aux populations du territoire de se gouverner véritablement.
C’est précisément cette distinction qui constitue le test de sincérité de la séquence diplomatique en cours. Washington dispose aujourd’hui d’un levier rare : la volonté de toutes les parties de ne pas quitter la table. Si les États-Unis choisissent de pousser vers une autonomie de substance avec un exécutif légitimé par les Sahraouis, des compétences réelles transférées, des ressources effectivement partagées et un calendrier de mise en œuvre vérifiable, alors ce round pourrait marquer un tournant. Pas un simple habillage diplomatique, mais le début d’un processus qui donne enfin corps au droit international dans un cadre pragmatique et négocié.
La fenêtre est étroite, mais elle est ouverte. Et c’est peut-être la première fois depuis des décennies que l’autonomie réelle du Sahara occidental n’est plus seulement un mot dans un communiqué, mais une perspective concrète que la dynamique internationale pourrait rendre possible.





