Bénin : à Cotonou, le CES ouvre le débat sur le « panier citoyen », entre vie chère et défi de productivité


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Lionel Zinsou
Lionel Zinsou

A Cotonou s’est tenue, mercredi 25 février, la cérémonie d’ouverture du Forum national du Conseil économique et social (FoNaCES), une initiative inédite du Conseil économique et social du Bénin consacrée au thème « Panier citoyen et bien-être ».

Pendant deux jours, représentants des institutions publiques, acteurs du secteur privé, partenaires sociaux, organisations de la société civile et experts vont plancher sur une question au cœur des préoccupations quotidiennes : comment concilier performance macroéconomique et amélioration concrète du pouvoir d’achat ?

Un référentiel national pour mesurer la vie chère

L’ambition affichée par les organisateurs est triple : définir un référentiel national du « panier citoyen », promouvoir la production locale et la consommation responsable, et renforcer les mécanismes de protection sociale. Dans un contexte marqué par une croissance économique soutenue ces dernières années, le paradoxe béninois tient en une formule : des indicateurs macroéconomiques au vert, mais un sentiment persistant de vie chère.

Présent à l’ouverture des travaux, Abdoulaye Bio Tchané, ministre du Développement et de la Coordination de l’action gouvernementale, a reconnu cette tension. « Le pays enregistre des avancées économiques et les réformes engagées ont consolidé les équilibres et renforcé la crédibilité », a-t-il déclaré, tout en soulignant qu’« une réalité persiste : le coût de la vie demeure élevé ».

Pour le ministre, la vie chère se mesure dans des réalités tangibles : le panier de la ménagère, la stabilité de l’emploi, la capacité d’un parent à scolariser son enfant, à se soigner et à se nourrir dignement. Elle résulte d’un faisceau de facteurs : tensions sur les marchés mondiaux, hausse des coûts énergétiques, perturbations régionales des chaînes d’approvisionnement, mais aussi contraintes internes liées aux coûts logistiques, à la structure des marchés et à certains comportements spéculatifs. Le message politique est clair : il ne s’agit pas d’opposer croissance et justice sociale, mais de les réconcilier durablement.

Lionel Zinsou : dépasser le faux débat entre producteurs et consommateurs

La conférence inaugurale du forum, intitulée « De la croissance économique au panier citoyen : quels leviers pour améliorer durablement le pouvoir d’achat au Bénin ? », a été animée par l’ancien Premier ministre Lionel Zinsou, aujourd’hui président de la Fondation Sèmè City. D’entrée de jeu, l’économiste a rappelé que la croissance par tête au Bénin, malgré les inégalités structurelles du continent, place le pays parmi les sociétés relativement égalitaires en Afrique. Un atout, selon lui, pour bâtir des politiques inclusives.

Mais le cœur de son intervention s’est concentré sur les prix alimentaires. « Quand on dit que la nourriture est de plus en plus chère, qu’au fond on vit moins bien qu’auparavant malgré les chiffres macroéconomiques, il faut se demander qui produit la nourriture », a-t-il insisté. Pour Lionel Zinsou, la hausse des prix alimentaires constitue certes « un problème social très sérieux », mais elle représente aussi un facteur d’enrichissement pour les producteurs. Il rappelle que les producteurs de maïs, de manioc ou de gari représentent environ 50 % de la population active et contribuent à près de 28 % du PIB national.

Derrière cette analyse se cache un rappel économique fondamental : la dépense des ménages est aussi le revenu des ménages. En d’autres termes, la baisse des prix pour les consommateurs peut fragiliser les revenus agricoles si elle n’est pas compensée par des gains de productivité.

La productivité comme clé de la réconciliation

Pour l’ancien chef du gouvernement sous la présidence de Boni Yayi, le débat public souffre d’un déséquilibre. « Entendre la voix de ceux qui disent que tout est trop cher sans entendre celle des producteurs qui ont besoin d’être rémunérés, c’est un problème », a-t-il estimé. Il rejette une approche centrée exclusivement sur la dénonciation des spéculations ou des effets de l’inflation mondiale – notamment depuis la guerre en Ukraine – qu’il juge « stérile » si elle ne s’accompagne pas d’une transformation structurelle de l’appareil productif.

Sa proposition repose sur une équation ambitieuse : faire baisser les prix pour le consommateur tout en augmentant la rémunération des producteurs. Le mot-clé : productivité. Prenant l’exemple du manioc, culture stratégique pour l’alimentation au Bénin, Lionel Zinsou a avancé des chiffres frappants. Dans le sud du pays, le rendement moyen serait d’environ 8 tonnes à l’hectare en 18 mois. Avec davantage d’irrigation et d’investissements techniques, il serait possible d’atteindre jusqu’à 35 tonnes à l’hectare en 12 mois. « C’est un réservoir de productivité considérable », a-t-il affirmé. Un tel saut productif permettrait, selon lui, de réduire significativement le prix du gari tout en améliorant les revenus des producteurs de manioc.

Financement, éducation et transformation structurelle

Pour atteindre ces objectifs, deux leviers sont jugés déterminants : un financement adéquat de l’agriculture et une éducation adaptée aux besoins productifs. L’accès au crédit, la modernisation des infrastructures d’irrigation, la diffusion de semences améliorées et la formation technique constituent, dans cette perspective, des priorités stratégiques.

En toile de fond, le FoNaCES pose une question de gouvernance économique : comment transformer la croissance en bien-être mesurable ? La définition d’un « panier citoyen » national pourrait servir d’outil de pilotage des politiques publiques, en identifiant un ensemble de biens et services essentiels dont l’accessibilité conditionne la qualité de vie. Cette réflexion d’ensemble s’inscrit dans un contexte où le Bénin continue de mettre en œuvre des réformes structurelles destinées à accroître sa compétitivité, à promouvoir la transformation locale des produits agricoles et à consolider les mécanismes de protection sociale.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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